
Tapdance In Limbo – twen (extrait de l’album Fate Euphoric)
Comme le dirait l’adage, « attention à ce que tu souhaites, tu pourrais bien l’avoir ». Dans le cadre de ma lecture du Retour au Goudron d’Infernus Iohannes, lors de ma troisième itération exploratrice, j’ai dit que j’aimerais bien lire l’auteur sur du format plus long que celui de la nouvelle, en dépit de l’aspect fix-up des trois premiers bouquins du projet, histoire de voir ce que ça pourrait donner, et ce que l’auteur vaudrait dans ce cadre.
Ce à quoi, par le biais d’un destin farceur mais trop à propos pour que je me plaigne, Antoine Volodine a en substance répondu : « tiens mon Bardo, je vais te montrer ». Et nous voilà donc ici pour parler de Bardo Solo, la quatrième entrée dans ma recension de Retour au Goudron, une expérience décidément profondément déroutante ; jusque là pour le meilleur.
Je vous propose de ne pas trop trainer et de rentrer directement dans le vif du sujet.
Dans cet objet littéraire bien singulier, nous suivons sous un format s’approchant du conducteur de spectacle théâtral les consignes présidant à l’errance d’un personnage non identifié dans les 49 chambres du Bardo dédiées à son après-vie, sobrement nommé Klone. Nul doute que ce nom n’a pas été choisi au hasard, étant donné la nature de l’analogie du dispositif scénique et narratif choisi par Antoine Volodine, que je qualifierais espièglement – mais avec un certain souci de précision tout de même – de « Livre dont vous êtes le PNJ ». En effet, il n’est pas question ici de faire des choix ou d’orienter le récit d’une manière ou d’une autre, mais au contraire de montrer le parcours linéaire d’un personnage qui par son absence totale de personnalité nous sert clairement d’écran de projection, vierge et malléable. De fait, le roman entier fait oeuvre d’une metalepse sournoise, où l’histoire qui nous est contée contient évidemment ses idiosyncrasies, mais par un procédé que je ne m’explique pas vraiment complètement, nous tend en permanence un miroir ironique.
Cette mort procédurale, bureaucratique, alors qu’elle ne contient frontalement aucune violence, elle fout une angoisse pas possible. Cette succession de saynètes absurdes, et pourtant suintantes d’une même anxiété existentielle, déroulant patiemment – pour ne pas dire perfidement – son semblant d’intrigue, ou d’énigme narrative, elle est aussi bizarrement basique que redoutable. Il y a vraiment, à cet égard, une part chimique de l’équation littéraire concoctée par Volodine qui m’échappe. Mais toujours est il que j’ai été accroché, et que j’ai vraiment aimé ça. Y a un côté radical dans le refus de frontalement expliquer quoi que ce soit, à juste laisser la mise en scène et les reflets des ombres faire le boulot dramatique que je trouve sincèrement magistral. Alors oui, j’imagine que pour quelqu’un·e cherchant un récit classique et linéaire, avec des enjeux bien clairs, ça va pas être grandiose ; je pense même qu’en dehors du cadre du Retour au Goudron, si j’avais du considérer ce bouquin seul, j’aurais probablement émis quelques réserves tangentielles à mon appréciation. Mais j’admets, je tombe dans un piège classique et éculé : je comprends rien, c’est génial.
Ceci étant dit, Bardo Solo s’inscrit bel et bien dans un ensemble plus large, quand même. Comme ses homologues jusqu’ici, et sans doute après lui. C’est sans doute ce qui m’impressionne le plus dans le projet de Volodine pour le moment, au delà des pures qualités littéraires et imaginaires de son travail ; le fait que tous les incréments du Retour au Goudron soient complémentaires et ne se répètent que le strict minimum. Jusqu’à maintenant, chaque regard porté par chaque texte d’Infernus Iohannes vient éclairer un aspect différent de l’univers qu’il a créé, infirmant ou confirmant certaines des hypothèses seulement esquissées par les lectures précédentes. C’est déjà balaise en soi, je trouve. Mais qu’en plus, cette capacité à ne pas se répéter soit concomitante avec celle de ne pas sembler faire de la rétention artificielle d’information ou souffrir de la moindre incohérence, je trouve ça encore plus fort. Même si à ce stade je n’ai lu que quatre textes – dont 19 nouvelles, tout de même – il aurait déjà été très aisé de tomber dans quelques formes de redondance ou de malhonnêteté de l’un à l’autre ; et je ne m’en serais même pas trop formalisé, je pense. Après tout, un projet de cette ampleur, sur onze textes indépendants, j’aurais accepté une remise en contexte préalable à chaque fois. Et avec le talent que m’a démontré Volodine jusqu’ici, nul doute que ce serait passé crème, en plus. Mais non, môssieur Volodine joue en mode hardcore. Et je respecte.
Probablement l’entrée la plus radicale et la plus perchée du projet pour le moment, ce Bardo Solo. Et sans doute un des textes qui bénéficiera le plus, à terme, du complément de ses homologues, narrativement et conceptuellement. De fait, en isolation, même si l’expérience de sa lecture oscillait entre le confusant, le déroutant et le réjouissant d’étrangeté, le travail de synergie avec le reste du projet, juste avec l’effet chasse au trésor, en fait une autre occurrence enthousiasmante de ce Retour au Goudron. Quel projet exceptionnel, vraiment. Si varié, si créatif, si intelligent, si radical, si rare.
Quel plaisir.
Numéro 5, me voilà !
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
