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Julia Z, Livre 1 – Un rêve dans un rêve, Ken Liu

KI – 01001011 01001001 – Unheilig (extrait de l’album Liebe Glaube Monster)

Vous savez que je n’ai probablement jamais lu de Ken Liu en version longue ? Alors que je suis prêt à affirmer sur la foi de ses formats courts seuls qu’il est un de mes auteurices favori·e·s, sans le moindre doute. Un état de fait inacceptable expliquant donc aisément ma demande de SP pour sa nouvelle traduction publiée chez le Belial’, que je remercie comme à chaque fois pour l’envoi.
Avant qu’on attaque le gros œuvre, un petit disclaimer quand même ; il m’a été impossible de lire le titre choisi pour cette VF sans l’entendre avec la voix de Grégoire Ludig, et je dois dire que ça n’a pas joué en sa faveur, quand bien même ça n’a finalement aucune influence sur mon jugement réel. Le fait est que c’était aussi marrant que ponctuellement distrayant, et je devais le mentionner, au moins pour qu’on rigole un peu.
Et maintenant, la chronique per se. Dans laquelle, en somme, je vais vous expliquer pourquoi le roman il est évidemment bien, parce que c’est de Ken Liu qu’on parle ; mais précisément, parce que c’est de Ken Liu qu’on parle, il est quand même un peu décevant.
Si si, ça fait sens, j’vous jure.
Si j’étais taquin, je dirais qu’à propos de ce roman, il y a deux Liu en moi.

Julia Z. est une hackeuse de talent, dont les exploits passés et la vie compliquée l’ont forcée à vivre en isolation du reste du monde, luttant perpétuellement entre son envie d’aider les autres et sa peur de se faire rattraper par les conséquences de ses erreurs. Sa vie bascule à nouveau lorsqu’elle est subitement contactée par un certain Piers, avocat marié à la célèbre guide onirique Elli Krantz, qui vient la supplier de l’aider à retrouver cette dernière, disparue il y a peu. Une enquête dont les implications se révèleront bien plus importantes et graves qu’anticipées.

La proposition conceptuelle et formelle de Ken Liu, avec ce roman, me paraît aussi simple que bienvenue : réactualiser le canon cyberpunk à l’aune des évolutions récentes de la technologie et de sa culture satellite. Vaste projet, mais si quelqu’un·e peut le faire, c’est bien lui, honnêtement. Entre sa qualité d’écrivain-vulgarisateur et ses connaissances pointues dans le domaine, il y avait largement la place de proposer un roman qui servirait de mise à jour à nos fantasmes collectifs sur le sujet.
Et dans l’ensemble, je pense que le contrat est rempli, à cet égard ; on évacue passivement beaucoup des tropes les plus communs de ce que les débuts du genre ont pu imaginer en les remplaçant par des manifestations beaucoup plus réalistes et pragmatiques, assez frontalement basées sur l’état actuel de la technologie et ce qu’elle peut promettre à court ou moyen terme. Alors certes, ça donne court à quelques petits tunnels explicatifs et interventions de Ken Liu au travers de ses personnages qui manquent un brin de subtilité ou de légèreté, mais c’est quand même très propre, en général, et les adeptes des questionnements éthiques et techniques accompagnant tout ça devraient s’y régaler.
Et de fait, si j’ai personnellement des réserves quant à l’angle pris par Ken Liu dans tout le roman – nous y reviendrons – je dois bien admettre que, paradoxalement, ma fibre nostalgique a été joyeusement titillée par certaines des séquences du roman ; notamment celles mettant en scène des hacks et manœuvres complètement cyber-codées, mais correspondant bien plus volontiers à l’idée que je me ferais désormais d’une réalité exauçant certains des vœux iconiques du genre, sans les néons ringards et autres joyeusetés rendues obsolètes par l’avancée générale de nos connaissances. En bref, on retrouve là-dedans le Ken Liu de légende, celui qui sait vulgariser et synthétiser comme personne, imaginer un ailleurs spatio-temporel qu’on croit pouvoir toucher du doigt tellement il est vivace et organique, quand bien même il serait rempli à ras bord de machineries et de circuits électroniques. Beaucoup de choses très très chouettes.

Mais alors où c’est que ça coince ? Bah le truc, c’est que Ken Liu a beau se positionner assez clairement d’un côté humaniste et vigilant quant aux pires usages de la technologie qu’il met en scène, tout particulièrement l’IA générative, attaquant volontiers son slop, ses usages désinformatifs, la théorie du Dead Internet ; posant la créativité et l’imaginations humaine au dessus de tout… Eh bah il ne semble pas pour autant capable d’imaginer un futur sans cette même IA ou beaucoup de ses usages et avatars, et surtout semble reculer face à l’évocation de certains des pires aspects de toutes ces technologies. Et je ne sais pas trop comment interpréter ce choix de la seule mise en scène des capacités de ces technologies, mettant de côté les nécessités et contraintes logistiques et matérielles permettant leur existence, dont on sait aujourd’hui qu’elles sont délétères en plus de ne pas être tenables sur le temps long. Optimisme béat, omission pratique pour justifier l’existence de ce nouveau cycle de romans, fascination inconsciente ? Sans doute un peu des trois, dans des proportions variables selon les moments.
Je comprends évidemment que tout ça n’est qu’un travail de prospective, sans doute aussi précis et exact que possible, un littéral travail science-fictif ; et effectivement, il y a fort à parier qu’avec l’obstination stupide des milliardaires et autres décideurs court-termistes, et en dépit des faillites morales et financières à venir à cause de ce même aveuglement, le futur ressemblera plus à ce que Ken Liu décrit qu’à autre chose. Ce qui est un constat absolument déprimant, expliquant sans doute une partie de ma gêne quant à la proposition de l’auteur ; mettant en scène un état de surveillance et de manipulations politico-financières permanentes, où le collectif n’a plus de valeur ou d’avenir, et où les seuls changements semblent pouvoir advenir par des truchements individuels et des coups d’éclat nécessitant un talent et une chance surhumain·e·s.
Oui, bon, du cyberpunk, quoi, effectivement. Mais quitte à réactualiser le canon, est-ce qu’on aurait pas pu trouver de nouveaux axes positifs à inclure là-dedans, en fait ? La simple update technique, j’avoue qu’elle ne m’enchante guère. Ma théorie du cybergrunge se confirme de jour en jour, et c’est pas génial.

Mais un roman n’est pas que ses implications politiques ou morales, alors on va revenir un peu au texte, pour finir, si vous le voulez bien. Le fait est que Ken Liu est quand même, malgré sa fascination pour la tech et certains de ses pendants les plus discutables, un super écrivain. Un rêve dans un rêve demeure un page-turner très efficace et manie beaucoup de ses tropes du techno-thriller avec beaucoup d’habileté. Le jeu de piste numérique est globalement fun et plein d’astuce, ça marche vraiment bien et ça se lit tout seul, comme toujours avec l’assistance érudite et espiègle de Pierre-Paul-Durastanti à la traduction, merci à lui. Mon souci, ici, c’est quand même que ça manque un peu de densité, de tension, de rythme ? Je saurais pas trop comment dire sans paraître incohérent ; disons juste que je n’ai pas forcément retrouvé l’effet WOW que je peux habituellement identifier dans les meilleures nouvelles de l’auteur, comme si l’ampleur de cette histoire là diluait un peu l’impact de son écriture. Certes, on a des séquences qui sont très cools en isolation, mais les jonctions me semblent ponctuellement un peu bancales, créant des effets de ruptures extrêmement déstabilisantes dans le récit. J’en veux pour preuve un évènement en particulier quelque part dans la fin du deuxième tiers qui vient complètement bouleverser la dynamique du roman d’une manière bien trop violente et subite par rapport à ce que le texte avait instauré jusque là comme ambiance ; et de là le récit accélère dans des proportions qui à mes yeux ne collent pas du tout avec le reste, c’est très étrange. Là où Ken Liu prenait très intelligemment son temps jusque là, on expédie plein de points de l’intrigue d’un coup et on résout des éléments importants en quelques lignes : c’est pas mauvais ou raté, en soi, c’est juste étrange. Ça me donne personnellement l’impression d’un auteur qui veut juste bien boucler tous ses axes narratifs prévus dans le calibre prévu au départ quitte à faire des coupes franches dans le manuscrit, pour que son volume introductif reste précisément ça.

Bref de bref : compliqué. Un rêve dans un rêve provoque en moi des réactions multiples et contradictoires, aboutissant à un sentiment de frustration par accumulation de sentiments contraires, pour ne pas dire dichotomiques. C’est bien fichu, mais c’est un peu bâtard quand même, c’est malin mais c’est un peu convenu, c’est incisif mais complaisant. Quelque part, c’est un objet littéraire de son temps, à la fois en colère, optimiste, lucide et confus, sans trop savoir dans quelle direction réellement aller. Je suis un peu fasciné, à vrai dire. Et même si je suis tristounet de ne pas avoir ressenti à nouveau le vertige littéraire auquel Ken Liu m’avait habitué, je pense que je suis curieux de voir ce que Julia Z. aura à me réserver la prochaine fois, si prochaine fois il y a effectivement.
C’est un texte sur lequel il va falloir que mon esprit mouline encore un peu en arrière-plan pendant quelques temps avant que je sache exactement ce que je ressens à son encontre. Je vous tiendrai au courant.
Bien cordialement.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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