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Retour au Goudron #9 – La Grande Misère, Infernus Iohannes

Avec tout le respect… C’est quoi ces couv’, là.

End of the War – Bridge City Sinners (extrait de l’album In the Age of Doubt)

On reprend doucement pour la dernière ligne droite. Avec un erratum partiel pour la fin de l’expérience. Je suis toujours soulé par l’erreur de parcours idiote d’Antoine Volodine d’avoir accordé une interview à un torchon d’extrême-droite, mais plus déçu qu’en colère, si j’ose dire. Parce qu’au vu des différentes conversations et réactions dont j’ai pu être témoin ou participer, si l’erreur était franchement évitable, le fait est qu’une part de ses conséquences et ramifications ne sont pas du ressort de l’auteur. Y a des choses qui m’ont été dites sous le sceau du secret, je ne vous demande que de me faire confiance, même si je conçois que c’est nul, présenté comme ça. Mais le fait est que quand on se renseigne un peu sur le bonhomme, effectivement, y a pas à douter une seule seconde de son alignement politique. On peut certainement le juger sur le manque de mises à jour de son logiciel militant ; à certains égards, il y a quand même quelques angles morts, oui. Mais pour autant, une erreur de parcours aussi sotte ne doit certainement pas permettre à quiconque de jeter le bébé avec l’eau du bain. Je dois être aussi intellectuellement honnête et magnanime que je le suis parfois avec d’autres qu’Infernus Iohannes, et ne pas laisser ma frustration née du fait que ces derniers temps on a vraiment droit à rien sans une pincée de sel au seum brouiller mon jugement. (Même si vraiment on a droit à rien, c’est usant d’être en état d’hypervigilance politique comme ça. Usant.)
Alors bon. Je vais quand même faire court pour les entrées 9 et 10 de mon exploration de ce projet final, parce que je suis un chouïa fatigué avec cette fichue rentrée, quand même, et que sur 11 bouquins aussi joyeusement foutraques que ceux là, même avec une idée claire et de la variété formelle, je manque fatalement de choses intéressantes à dire. Gageons que je serais capable de fournir un effort plus conséquent pour le numéro 11, au bénéfice de son statut conclusif. Un bilan bien propre ça fait toujours son petit effet.
Bref ! La Grande Misère c’était bien. Pas enthousiasmant, mais bien. Et ironiquement, je pense, le meilleur point de départ possible à la découverte de ce qu’est vraiment le Retour au Goudron. Je m’en vais vous expliquer ça, vite fait bien fait.

Il aura fallu attendre ma neuvième entrée pour avoir droit à un vrai texte sous format long relativement classique de la part d’Antoine Volodine : c’est sans doute pour ça que je considère le présent roman comme le plus accessible du projet jusque là. Certes, on a quatre parties racontées selon quatre perspectives différentes, et toute la confusion conceptuelle qui va avec le Bardo et ses frontières, mais on a droit à une certaine linéarité dans le récit qui nous offre des repères auxquels on aurait pas forcément droit dans les autres itérations du Retour au Goudron, des fix-ups comme Défections et Cie ou Survies Minuscules – grrrr – m’en soient témoins. Même un Bardo Solo, que je considérais jusque là comme un format long plus classique, brille par sa singularité face à un récit aussi formellement sobre que La Grande Misère, finalement, avec son début, sa fin, son milieu, ses quatre parties bien proprement identifiées et séparées les unes des autres en dépit d’une claire connexion narrative et thématique. On pourrait croire que je coupe les cheveux en quatre – justement, huhu – mais je vous jure qu’à l’aune de l’ensemble du projet littéraire qui contient le présent roman, ç’a son importance. C’est presque déroutant de simplicité dans le dispositif à ce stade.

Ce qui explique de fait fort logiquement que je considère désormais ce texte comme la meilleure porte d’entrée possible audit projet, cette simplicité en faisant le texte le plus accessible du lot à mes yeux pour un lectorat en attente d’un récit plus familier, que ce soit formellement on conceptuellement. À cet égard précis, je dois aussi préciser mon – relatif – manque d’enthousiasme. Entre le contrecoup de la déception de Survie Minuscules et le fait que j’en suis, quand même, mine de rien, à mon neuvième texte dans l’univers littéraire d’Infernus Iohannes, j’ai ici pu ressentir mes premiers signes de lassitude. Alors rien de grave, on est sur des tout petits symptômes, et je ne considère pas que l’auteur se répète vraiment ou fasse preuve de la moindre flemme créative à mes yeux ; c’est juste qu’il opère une certaine convergence intertextuelle dans La Grande Misère qui se ressent particulièrement quand on a lu l’essentiel des autres bouquins auxquels cette intertextualité se rapporte. Disons donc que ça manque un chouïa d’effet de surprise, à ce stade. J’ai encore appris des petites choses sur les enjeux intra et meta-diégétiques du Retour au Goudron, mais rien n’a vraiment pu me faire ressentir le vertige que j’ai pu ressentir par ailleurs : je suis rodé, à ce stade, je n’en suis plus rendu qu’à affuter mes armes pour le compte-rendu final et mon avis général sur le projet dans l’ensemble.

Ce qui ne veut pas dire que je n’ai rien à dire que La Grande Misère en isolation pour autant. Encore une fois, Antoine Volodine brille par sa capacité à produire des titres programmatiques : on est pas là pour s’amuser, c’est moi qui vous le dit. Au programme, c’est errance et attente d’une perspective spatio-temporelle nébuleuse. On avance sans trop savoir vers où ni pourquoi, mais on avance. La vie, quoi, mais au travers de l’allégorie d’une plaine infinie dont on ignore le début ou la fin. Honnêtement, n’auraient été la capacité de fascination de l’écriture de l’auteur, parvenant continuellement à m’accrocher par son élégance et sa capacité d’évocation, ainsi que la fin magnifique du roman, j’aurais été tenté de trouver cet ouvrage un peu creux, notamment à cause de son côté très contemplatif et foutrement triste. Mais entre la multiplicité des points de vue, le sens que j’ai fini par y trouver grâce à un étrange effet de résonnance, et surtout le constat réjouissant que j’avais fait une erreur d’analyse dans ma chronique précédente, j’ai fini par y trouver mon compte.

Je continue certes de penser que Volodine a quelques trous dans sa raquette politique, en terme de mise en scène de ses histoires ; qu’il a un peu trop tendance à privilégier certaines perspectives sociales aux dépens d’autres, qu’il n’a pas intégrées à son logiciel. Mais quand je disais qu’il oubliait de parler antiracisme, je pense que je faisais fausse route. En effet, une lecture un tant soit peu attentive des noms de ses personnages nous montre qu’au delà d’une apparence un peu aléatoire dans les généalogies, son monde est surtout définitivement métissé ; ce qui je pense, avec ce qu’il m’a donné à connaître de lui à ce stade là, est une manière de démontrer passivement qu’en dépit de la fin du monde, ce dernier avait fini par passer cet obstacle. De la même manière qu’il fait cohabiter les cultures au travers de différents avatars matériels comme les bylines russes ou le pemmican des natifs nord-américains, il fait vivre des valeurs positives au milieu de ses ruines. Dès lors, quel besoin de mettre en scène le racisme quand le monde dans lequel on écrit l’a vaincu, et qu’il suffit alors de l’oublier ? La démarche me parle, forcément ; puisque c’est le genre de chose que j’appelle de mes vœux depuis un certain temps maintenant. C’est peut-être – sans doute ! – pas parfait, et à mettre en relation avec le reste du Retour au Goudron ou des textes de Volodine qui existaient avant le projet mais en participent quand même, il y a sans doute des petites scories d’incohérence sur la question. Mais n’empêche que c’est là et que je me trouverais malhonnête de ne pas corriger une expression initiale erronée de ma part sur le sujet.

L’idée de La Grande Misère, c’est de dire, très bêtement, qu’aussi grande que soit cette dernière, elle est vouée, comme le reste, à se terminer. On adhère ou pas à cette idée, à ce qu’elle porte, à ce qu’elle propose. On y croit ou pas, on y voit autant de contradictions et d’objections qu’on veut. J’en aurais certainement quelques une à lui opposer ; nommément, que c’est bien beau de s’imaginer la lumière au bout du tunnel quand on sait qu’on va sans doute crever au milieu dudit tunnel, seul·e et dans le noir le plus complet, victimes de sévices dont on a pas idée. Ça se tient. Mais je sais pas, il y a une telle disposition collectiviste et communautaire dans le travail de Volodine, aux sens les plus nobles des termes, que j’ai envie de croire à ce qu’il raconte. Aucun de ses personnages n’est jamais vraiment seul, même au cœur des pires tempêtes, et je trouve ça réconfortant ; les dogmes qu’il dépeint n’ont comme vocation qu’à disparaitre sous les coups de l’espoir encore plus forcené de ses héro·ïne·s.
Et euh… Ah mince, j’avais dit que je faisais court, moi. Oh bah. Chassez le naturel, hein.
Direction le numéro 10 !

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “Retour au Goudron #9 – La Grande Misère, Infernus Iohannes

  1. Je marche sur tes traces avec respect. Et surtout une lenteur qui me désespère.

    Pas encore lu cette Grande misère. Mais j’ai hâte après avoir lu cette chronique.

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    1. Avatar de Laird Fumble Laird Fumble dit :

      C’est trop d’honneur. Hâte de lire tes recensions quand elles arriveront.

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      1. Merci. Je n’en suis qu’à trois, donc le chemin est encore long…

        Aimé par 1 personne

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