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RL26 #13 – C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien

Fame is a Gun – Addison Rae (extrait l’album Addison)

Je n’avais pas prévu de lire ce roman, au départ.
Pour tout un tas de raisons plus ou moins mesquines. Grasset, d’abord. Mauvais timing dans le contexte actuel ; même si cette dernière fournée était signée de l’éditeur historique de la maison, l’ombre de Bolloré planait trop lourdement et rendait le boycott passif trop évident dans la marée de publications. À côté de ça, j’avais décidé de donner la priorité aux ME et distributeurs qui avaient pris la peine de venir nous voir en province pour promouvoir leur Rentrée. Le groupe Hachette n’était pas du nombre. Et par dessus ça, j’avoue, le bouquin ne me donnait juste pas envie. C’était pas un rejet ou du dégoût, juste une absence d’appétit. Les récits à forte valeur testimoniale, qu’ils soient fictifs ou non, c’est juste pas ma came. Et quand on parle exil, migration, tout ça… Je suis un peu lâche, j’avoue. On passe nos vies contemporaines à être bombardé d’horreurs variables, je manque d’estomac pour m’en infliger encore plus par le biais de la littérature, qui reste mon loisir principal, pour ne pas dire essentiel. Dans ces domaines humains, j’ai tendance à privilégier l’échange humain en priorité, sans passer par le biais d’écrits, ça constitue un filtre qui me permet de supporter la charge au long cours.
Et puis cette foutue accusation d’utilisation de l’IA par Thélyson Orélien pour la rédaction du présent texte, qui a évidemment tout changé.
Ma première, toute première réaction, quand mon collègue libraire m’a relayé « l’information » a été la déception. Un truc à base de « bordel, on a vraiment droit à rien, ça y est, même les grosses ME se font avoir, insupportable » ; parce que j’ai été formaté à penser le pire, ces derniers temps. Mais assez vite, quand même, méfiance. Les stats invoquées, le fait que ce seul texte et ce seul auteur, racisé, semblent avoir été sujets de ce test, ça semblait un peu gros. Et encore une fois, dans le contexte actuel, un peu trop parfait comme prétexte, que ce soit pour les terroristes stochastiques racelards ou les grocervos qui ont plus à cœur de démontrer leur intelligence qu’à faire émerger la vérité ou un sens utile à ce qu’ils prétendent analyser, en oubliant systématiquement, au passage, qu’ils font un spectacle de ce qui pour d’autres est une lutte. Tout ça avant que Le Figaro tombe le masque et avoue qu’un de leurs chroniqueurs les plus fumistes était à l’origine de tout ça, et qu’il était investisseur dans le programme qui prétendait avoir démasqué l’auteur.
En bref, on se fout de nos gueules, et ça fatigue d’une force, mais d’une force.
Mon avis s’est très vite retrouvé définitif : les probabilités pour que Thélyson Orélien ait effectivement utilisé l’IA pour rédiger son roman sont extrêmement faibles, ou en tout cas bien plus faibles que les probabilités qu’il ait été choisi comme cible facile d’un harcèlement raciste servant de marchepied à une entreprise de promotion d’un énième avatar de cette foutue IA générative qui nous pourrit collectivement la vie depuis trop d’années maintenant. (Éclate, foutue bulle de merde, éclate.)
Et au milieu de tout ça, moi, je me suis demandé, comme je le fais souvent, et rarement avec une réponse satisfaisante : « est-ce que je peux faire quelque chose ? ». La plupart du temps, j’estime que non et je choisis de me taire, parce que je ne connais rien à rien en dehors de quelques sujets de niche dont tout le monde se fout et sur lesquels je ne fais de toute manière certainement pas autorité. Mais présentement, quand même, je suis libraire et bloggeur littéraire. Il s’avère que lire des livres et en tirer des choses intéressantes à dire pour que les gens, client·e·s ou lecteurices, puissent profiter de mon avis relativement éclairé et faire des choix à l’avenant, c’est comme qui dirait ma vocation et mon principal talent, à ce stade de ma vie. Pour une fois, j’avais peut-être la place et la voix pour respecter mes principes, et les respecter à la lettre.
Alors je me suis dit que la seule chose valable à faire, c’était de le lire, ce roman. Et de le traiter avec toute l’équanimité et l’honnêteté intellectuelle dont je suis capable, comme je lirais n’importe quel autre roman pour cette Rentrée Littéraire, pour voir où ça m’amènerait. (En considérant, tout de même, qu’il a été écrit par son auteur, parce que c’était et ça reste mon opinion inébranlable sur le sujet, sans prendre en compte l’injustice flagrante et cruelle du harcèlement dont il est l’objet. Comme le dirait très justement Mass Hysteria, « je préfère avoir tort avec l’amour que raison avec la haine ».)
Et donc, nous y voilà. Pour vous dire que C’était ça ou mourir, sincèrement, me semble être un excellent premier roman. Pas parfait, évidemment, mais porté par une âme et une volonté singulières, qui résonnent avec pertinence et force ironie dramatique avec l’actualité, qu’elle soit générale ou particulière.
Pour une fois, je ne vous présenterais pas d’excuses pour une intro trop longue, je pense que son volume est adéquat, et qu’elle s’imposait en l’état.
Et maintenant, au boulot.

Jonas Dorléon est prof d’histoire-géo en Haïti, jusqu’à ce que la guerre des gangs qui dévore le pays vienne frapper à sa porte. Son appartement brûlé, ses espoirs réduits en cendre avec lui, Jonas estime ne pas avoir d’autre choix que de s’exiler. Commence alors pour lui le long parcours de douleurs et d’errance de la migration.

Bien. Bottons d’entrée de jeu le derrière de l’éléphant dans la pièce. De ce que je sais de l’IA générative, elle n’est pas créative. Elle ne sait que régurgiter ce sur quoi elle a été entraînée. Elle ne comprend pas ce qu’elle raconte, elle n’a aucun intention morale ou intellectuelle comme moteur de ce qu’elle associe aux prompts qu’on lui demande. Elle ne crée pas de liens logiques, thématiques ou narratifs entre ses différentes productions, elle n’a pas la mémoire nécessaire pour opérer le moindre rappel ou la capacité d’user pertinemment d’une ellipse, sans parler d’éclater sa linéarité quand c’est opportun : elle n’écrit pas, précisément, elle génère. Dès lors, quand dès les premières phrases de son roman, Thélysion Orélien nous sort des métaphores qui claquent, utilisant des ruptures syntaxiques ou rythmiques extrêmement inspirées pour convoquer des images à partir d’expressions et de phrases qui sans la moindre compréhension poétique ne feraient pas sens, peut-être que je suis trop naïf ou pas assez à jour sur les capacités de ces saloperies de LLM, mais je me dis : oh bah ok, c’est un humain qui a écrit ça. C’est un humain, avec des sentiments et des choses à dire à propos de ces sentiments, nés de son rapport au monde, qui est allé fouiller dans ses tripes, son vécu et celui d’autres personnes qui ont vécu ce qu’il voulait raconter, pour en retirer des expressions vivantes et les mettre en mots pour les partager et les faire vivre. C’est un humain qui a fait une chose humaine, et qui a écrit des choses qui n’ont de sens que pour cielle qui saura les lire de la bonne manière. La machine ne sait pas faire de poésie, elle ne sait que l’imiter : produire ce qu’on lui a appris à identifier comme de la poésie. Elle pense – enfin non, on se comprend – comme tout cuistre, qu’on ne peut produire de la poésie qu’avec des comparaisons alambiquées et des formules ampoulées, parce que le volume fait foi ; alors qu’une phrase courte au bon moment, une ironie bien sentie, une cassure inspirée dans le rythme, n’importe quoi, en fait, peut produire de la poésie, pour peu qu’on le fasse au bon endroit et de la bonne manière. Une machine ne sait pas ça.
Un humain comme Thélyson Orélien, oui.

Si on devait me demander pourquoi je hais viscéralement les IA génératives et leur usage, au delà de leur tendance ecocidaire, de leur inefficacité criminelle, du vol de propriété intellectuelle en série et du gouffre financier auquel elles sont en train de condamner le monde par la faute de quelques connards obsédés par la taille de leur compte en banque – ce qui est déjà pas mal, hein – je dirais que c’est surtout parce qu’elles sont en train de nous voler notre humanité.
Cette saloperie d’IA et son cortège de pratiques puantes est en train de nous amener à nous méfier de tout, tout le temps, et particulièrement de notre prochain. La moindre interaction est corrompue par la possibilité d’une contamination numérique suintant la flemme et l’ersatz d’un bénéfice court-termiste. Et on se retrouve en hyper vigilance permanente, à se demander si cette jolie photo d’un gentil chien est pas fausse, parce que quoi, un connard, quelque part, s’est dit qu’il irait toucher de l’herbe un autre jour ?
À quel niveau de déliquescence morale on est tombé, civilisationnellement parlant, pour que, de deux choses l’une : un auteur décide de raconter toute l’horreur et la résilience d’un migrant haïtien en se servant d’une machine de mort OU qu’un petit groupe de sacs à merde racelards investissant dans l’IA se servent de leur position de journalistes au Figaro pour jeter sous le bus un auteur racisé afin de faire la promotion de l’outil de mort dans lequel ils ont investi ? (C’est l’option 2, au fait, et elle bien pire que la première, quoi qu’il arrive.)

Et c’est quel niveau d’injustice, exactement, pour Thélyson Orélien, de se voir ainsi dépossédé de son texte, de son histoire, de ses mots, de sa vie, par une telle cabale essentiellement fondée sur du vent et des doigts mouillés ? Depuis des jours, combien de personnes pour donner leurs avis sur une situation qui ne les concerne certainement pas au premier chef, et ce sans avoir lu attentivement une seule ligne de son travail ? Sérieusement, ça me fout en rage de constater la vitesse à laquelle certains ont pu se prétendre juges sans jamais rien interroger du roman et de ce qu’il avait à dire avant d’en faire des gorges chaudes, se préoccupant plus de tenir le procès que de questionner sa légitimé. Est-ce qu’on est devenu si intoxiqué à la réaction et au FoMo qu’on a perdu la capacité de simplement se taire en présence de la moindre situation complexe exigeant du temps et du travail pour être analysée correctement? Est-ce qu’une seule personne parmi les grocervos qui s’empressent de se faire mousser à coup de takes douteuses se rendent compte de la violence symbolique qu’ils font subir à cet auteur – à cet être humain, putain ! – en le réduisant aussi promptement à un objet au service de leur image plus que des principes à géométrie variable qu’ils prétendent défendre ? Est-ce qu’ils saisissent l’ironie terrible de lui faire subir ce sort alors même que l’objet de son roman est précisément de raconter la déshumanisation dont sont victimes les migrants à travers le monde ? Est-ce qu’ils se rendent compte comment, en transformant tout en spectacle interactif, ils invisibilisent les luttes qui les alimentent ? Probablement pas. Et même si c’était le cas, je crois qu’ils s’en foutent, tant qu’ils peuvent se payer un quart d’heure de lumière sur son dos. Et c’est à gerber.

Je suis d’autant plus énervé que je suis condamné à moi-même préfacer le moindre aspect de mon opinion à propos de ce roman à cause de tout ce bullshit. Parce que la vérité, c’est que si j’avais du lire ce roman sans toutes ces contraintes exogènes à la con, j’aurais quasiment rien eu d’autre à en dire que du bien ! C’est un bon roman que ce C’était ça ou mourir, merde.
C’est l’histoire simple d’un homme simple qui est prêt à tout pour trouver une vie meilleure, sauf à perdre sa dignité. L’histoire d’un type ordinaire qui pour traverser toutes les épreuves que lui infligent le destin et les hommes les plus cruels de ce monde, se réfugie dans le rire et la poésie, sans jamais s’en servir comme d’un voile lui cachant la réalité de ce qu’il vit aux côtés de ses camarades de souffrance, ses adelphes en solidarité. C’est une histoire qui, racontée comme elle l’est, avec beaucoup de style et un humour qui assume son statut de politesse du désespoir, aurait trop facilement pu tomber dans le tire larmes et le misérabilisme voyeuriste.
Tout comme elle aurait pu tomber dans l’exercice stylisant un peu artificiel, multipliant les figures et les pirouettes, jouant sur beaucoup de registres de langue ou de langages, et la multiplication des métaphores ou autres aphorismes poétiques. De fait, pendant un temps j’ai craint l’overdose potentielle, moi qui me fais une idée très économique du style et de son usage. Le fait est que Jonas, notre narrateur, en fait parfois des caisses, prêtant même régulièrement à d’autres que lui des répliques qui sonnent bien trop belles pour être vraies, ou accumulant parfois un peu trop les efforts poétiques. Tout comme j’ai pu craindre un côté un peu répétitif dans la structure, avec ces fins de chapitres en affirmation cyclique de la détermination de notre héros face à chaque nouvelle épreuve imposée par le destin et ses avatars. Mais j’ai cessé de craindre quand j’ai compris que – sans doute par les vertus d’une certaine projection autofictionnelle de la part de Théryson Orélien – cette pratique forcenée de la poésie et du rire n’était pas autre chose qu’un symptôme des angoisses et traumatismes de Jonas, tout comme cet aspect un brin circulaire n’est pas un symptôme d’une écriture répétitive mais bien celui d’un monde abject qui impose sans cesse à ses habitant·e·s les moins fortuné·e·s de passer encore et encore à travers les mêmes incessants cerceaux. Et du coup, si Thélyson Orélien ou Jonas mettent de la poésie et du rire partout c’est bien parce que bah… C’était ça ou mourir, tiens.

Comment pourrais-je alors ne pas saluer les efforts littéraires d’un texte qui incarne exactement ce que je tiens depuis longtemps maintenant comme la définition d’un bon roman ? Un texte qui aligne autant que possible ses ambitions avec les moyens mis à sa disposition : un texte qui essaie au mieux de faire coïncider son fonds et sa forme. L’histoire d’un homme forcé à l’exil qui ne tient debout qu’à la force de son espoir, incarné par ce qu’il imagine et rêve de possible pour lui et les gens autour de lui, par le biais de la pratique artistique qui lui parle le plus. Un roman pour aujourd’hui, distillat d’aujourd’hui. Un portrait lucide et émouvant d’une injustice chronique et criminelle, de laquelle pourtant certains savent ressortir sans rancune ni biais du survivant, mais avec l’envie de partager leur lumière.
Et vous voudriez me faire croire que c’est l’auteur d’un texte pareil qu’il faudrait ignorer ou faire taire, éjecter de la sélection du plus prestigieux *tousse* prix littéraire du pays ? Alors que dans le même temps un autre auteur – pas racisé – lui aussi ciblé par des accusations autrement plus étayées est laissé tranquille, et je parle pas des casseroles passées qui émaillent l’histoire de ce foutu prix, genre l’année dernière et Kamel Daoud, bordel c’est sans fin. J’ai pas envie de vivre dans un monde où ce serait la finalité de toute cette histoire. (En partant du principe que j’ai raison d’accorder ma confiance à Thélyson Orélien, mais là aussi je suis soulé de devoir faire des ronds de jambe en guise de précaution dès que j’exprime une opinion : monde de merde anyway.)

Bref, voilà. Je pense personnellement qu’en dépit du côté ponctuellement un peu trop littéraire du texte, ce dernier mérite amplement les éloges qu’il a pu récolter avant qu’on essaie de le torpiller pour des raisons mesquines et délictueuses. Il y a là dedans, à mon humble opinion, bien trop de noblesse d’âme, de fulgurances et de punchlines inspirées pour que la thèse de l’IA soit viable. Peut-être que j’ai tort, auquel cas j’aurais l’air d’un con dans le futur : je m’en moque. Ce sera pas la première ni la dernière fois et de toute manière mon sort n’a aucune importance dans cette sordide histoire ; sans compter que je préfère quoi qu’il arrive avoir décidé de prendre le parti qui me semblait être le plus moralement juste, celui de la confiance et de la solidarité, dans un monde qui nous encourage continuellement à la méfiance et à l’égoïsme. Que ce soit dit.
Comme le disait Terry Pratchett dans son fort opportun et intemporel Pieds d’Argile : « Il fallait se ranger du côté des opprimés parce qu’ils n’étaient pas les oppresseurs. » Si vous ne voyez pas ce que cette citation vient faire en conclusion de cette chronique, permettez moi de vous dire que vous faites sans doute partie du problème.

Sur ce, humblement ou pas…

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. (Sauf si vous êtes une grosse merde raciste. Auquel cas, vous pouvez vous faire cosmoschtroumpfer jusqu’aux confins.)

2 comments on “RL26 #13 – C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien”

  1. Avatar de Emmanuel Emmanuel dit :

    Je ne l’ai pas lu en entier, mais je dois dire que j’ai trouvé le peu que j’ai lu très mal écrit, car beaucoup trop lourd dans ses effets justement. Dès lors, difficile de ressentir de l’émotion, dans mon cas.

    Pour le reste, si l’auteur dit ne pas avoir utilisé l’IA, je le crois volontiers, aujourd’hui comme au premier jour de la polémique.

    Aimé par 1 personne

  2. Avatar de Emmanuel Emmanuel dit :

    Bon, je corrige : disons très « laborieux », et toujours AMHA.
    Très mal écrit, c’est tout de même violent.

    Et très bon article au passage !

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