L’avantage de la reprise du boulot c’est que je prends moins de risques sur mes lectures persos ; ça espace les abandons.
Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne piquent pas quand ils arrivent malgré tout. J’ai beau avoir fait la paix avec l’idée de ne pas aller au bout de certains de mes bouquins, ça reste pas agréable. Y compris et surtout quand il y a des SP demandés uniquement pour le blog.
Bref.
Les fantômes de Shearwater, Charlotte McConaghy
Abandon page 309/367
Mesquin. Oui. Un peu.
Dites vous que ce bouquin il a une histoire un peu spéciale. Je l’ai acheté sur un coup de tête, uniquement parce son pitch et son contexte diégétique étaient trop proches de ceux de ma lecture favorite de la Rentrée Littéraire, un coup de cœur total et absolu, pour que j’ignore la coïncidence. Fallait que je le lise, ne fut-ce que parce que c’était marrant à tenter. Et puis parce que honnêtement, même sans ça, ç’avait l’air chouette, quand même. Sans parler du succès public du roman.
Bref, les voyants étaient au vert.
Un vert qui n’a pas souffert du début de ma lecture, franchement. Certes, il m’a fallu composer avec le fait que Les fantômes de Shearwater était basiquement la Lune du Soleil du Phare de l’Impossible, avec un nombre ahurissant de points de comparaison tenant d’un reflet de miroir en négatif, mais c’était vraiment cool, comme introduction. Une bonne tension, un mystère qui se dévoile doucement mais pas trop, des personnages bien campés, une ambiance de thriller un brin crépusculaire mais pas cynique ou nihiliste : j’étais dedans.
D’autant plus dedans que c’était vraiment amusant pour moi de lister au fur et à mesure tous les éléments de friction positive entre les deux romans : parce que c’était devenu impossible pour moi de ne pas le faire, et que je trouvais ça assez enthousiasmant, à vrai dire. J’avais devant moi un cas clinique de littérature comparée qui pouvait prouver que la même base, avec des traitements soignés, pouvait donner des histoires vraiment fondamentalement différentes ; que deux regards sur une même situation pouvaient donner deux récits radicalement opposés, sans que la qualité en souffre. Et sincèrement, je pense que ce constat tient la distance, en dépit de mon abandon. Il n’a, finalement, qu’un rapport très léger avec le soin apporté par l’autrice à son travail. C’est plus une question de fatigue et de lassitude qu’autre chose.
Certes, le côté empilement de tragédies et de traumas constituant l’essentiel de ce roman, je ne suis pas fan. Mais je fais avec, quand c’est bien fait, comme ça, et que la charge symbolique dépasse aussi clairement le cadre de la simple intrigue. De la même manière, l’enchaînement de twists et de retournements de situation exigeant une certaine malhonnêteté de la part de l’autrice dans ce qu’elle nous livre au travers des dialogues et pensées de ses personnages, je peux faire avec. En gros, que le récit soit aussi sombre et axé sur une vision moderne du thriller, où la surprise et la manipulation du lectorat sont reines, j’aurais pu passer outre, et j’étais prêt à le faire, franchement.
Et puis y a un twist qui est venu se rajouter sur l’ensemble, et ça m’a fait vriller.
C’est pas qu’il est too much. C’est pas qu’il est mal foutu, en soi. C’est même pas qu’il viendrait ruiner la cohérence d’ensemble du roman. Nan, c’est qu’il est traité de façon si triviale, merde.
SPOILER : il est question d’une relation entre une jeune femme et un homme adulte, relativement satellite au coeur de notre récit. Elle est à peine majeure, il est bien mûr, marié, et présenté comme un connard égoïste qui fout la pression à sa femme pour avoir un gosse depuis des années comme quelque chose qui lui serait dû. La barre est au sol, au moins c’est clair que c’est pas bien et qu’elle a été abusée par un type qui ne s’est pas embarrassé de scrupules là où il aurait dû éviter que la situation en arrive là où elle en est arrivée. Ce qui me gonfle, ici, c’est le fait qu’on puisse toujours pas s’empêcher de mettre en scène des choses aussi graves que celle-là – la gamine craint d’être enceinte, hein, dans des circonstances bien flippantes – et que ce soit juste un twist, qu’on évoque puis qu’on balaie, au second plan de tout le reste. Re-Spoiler, hein, mais que notre protagoniste adulte masculin se prenne d’affection pour notre protagoniste féminine, laquelle est mariée à l’adulte qui a couché avec la fille du premier protagoniste, jusqu’à ce que ce nouveau couple couche ensemble ; sans que personne ne dise rien, c’est quel niveau de fucked up ?!
Moi je veux bien, hein, les traumas, les motifs tragiques, les thrillers poisseux sur fond de fin du monde et tout ça, hein. Mais à un moment, faudrait ptet’ voir à doser, nan, je sais pas ? Ou le monde littéraire est tellement matrixé par le romantisme old school qu’il ne conçoit plus la libération des esprits que par la traversée douloureuse d’un désert personnel rempli de bestioles métaphoriques mortelles ? Je vous jure, si je parle de révérence du martyr aussi régulièrement, c’est pas parce que j’ai envie de faire émerger un concept personnel, hein, c’est parce que je crois très fort à cette idée. Je pense qu’une frange trop importante du monde artistique a un très gros problème avec sa vision doloriste du monde, où on n’a rien sans en chier à mort. Je dis pas qu’on peut pas galérer un peu, dans la vie, et que les traumas sont inexistants, hein, certainement pas. Mais y a un moment, merde, faut apprendre à réfléchir à ce qu’on raconte. C’est pas possible de normaliser des trucs aussi tordus au nom d’un frisson transgressif aussi problématique.
Bref, m’a bien énervé celui-là. Fait chier, y avait un truc bien meilleur à faire.
J’en peux plus de ces auteurices qui confondent le tragico-glauque et le beau et semblent convaincu·e·s que c’est la même chose.
La Rep’, Étienne Cunge
Abandon page 220/353 (Numérique)
Je suis absolument désolé envers les éditions Critic et l’auteur du présent texte. Je sais qu’ils comptaient beaucoup sur ce roman et je suis le premier déçu de devoir le reléguer à la Série Noire. Le pire c’est que c’est même pas un mauvais récit. À beaucoup d’égards, je le trouve même plutôt bon. C’est juste qu’il commet deux erreurs capitales à mes yeux qui font que je n’ai cessé, une fois démarrée ma lecture, de retarder sa reprise, session après session, jusqu’à admettre ma défaite.
Je sais de source sûre – de la plus première main possible, de fait – qu’Etienne Cunge a écrit ce roman en contrepoint de son Symphonie Atomique. Il était déprimé de constater que ses prédictions étaient trop justes et qu’elles arrivaient encore plus tôt que prévu ; quand on considère à quel point Symphonie Atomique peut être déprimant, effectivement, je comprend l’élan. Et donc, La Rep’ se voulait ce contrepoint, du Solarpunk contre l’apocalyptique. Et bon, je ne vois pas comment exprimer ça sans paraître bêtement condescendant mais… Après plus de 200 pages lues, je ne suis pas certain qu’Etienne Cunge ait vraiment compris ce qu’était le Solarpunk ? Factuellement, l’essentiel de ce que j’ai lu du présent roman se résume à la lutte armée et au conflit larvée entre deux factions post-apocalyptiques aux cultures diamétralement opposées, assez clairement montées l’une contre l’autre par une faction tierce, encore à déterminer au moment de mon abandon (Le spoil est absolument mineur).
J’avoue que j’ai du mal à voir où se nichent l’espoir et la lumière associées au sous genre convoqué, là dedans. Des morts, des discussions politiques, de la déprime existentielle, des tensions xénophobes… Je veux bien croire que tout ça tend effectivement vers une résolution pacifique et une ouverture en direction d’un futur plus désirable, mais les 200 pages de mise en place à base de répétition de la connerie humaine la plus crasse, ancrée dans des réflexes et des conceptions civilisationnelle obsolètes, pitié mais non, c’est trop. Sans compter que pardon, mais le coup des deux cultures commerçant mais pas amies, où l’une est techno-sedentaire et l’autre est nomade-new-age, comme modèle de société futur, on repassera ; et je passe sur le maintien des IA personnelles et générales soutenant le fonctionnement de la société technocrate qui, bien que raisonnées et ramenées à une échelle qu’Etienne Cunge voulait sans doute plus modérées, font quand même l’effet d’une grosse faute de goût à mes yeux dans le contexte actuel. Je ne peux plus concevoir un futur désirable ou l’IA fantasmée de la SF classique aurait encore une place. Je ne peux juste plus supporter la dissonance.
Et on arrive par ricochet au deuxième problème du roman. Aussi compétent qu’il soit – et il l’est – je crains qu’il ne se laisse quand même un peu trop absorber par petit a : la lucidité de son auteur, et petit b : son approche trop technicienne. D’une certaine manière, on tombe un peu dans le tort que j’attribue traditionnellement à un Jack Vance, celui du roman qui ressemble plus à un guide touristique science-fictif qu’autre chose. Certes, on a des personnages relativement bien campés au sein d’une intrigue solide – bien que désespérément classique à mes yeux – mais ils disparaissent complètement derrière des dialogues d’exposition à rallonge et des incessants retours aux explications de comment fonctionnent les différentes factions du roman. Et comme Étienne Cunge est logiquement angoissé par l’actualité contemporaine et qu’il se refuse à imaginer un monde futur qui ne découle pas du nôtre à tous les égards, eh bah son futur il est pas super kiffant à lire, d’un côté comme de l’autre. Nul doute que la finalité de son texte est de proposer un nouveau compromis entre les deux modèles imparfaits amenés à s’affronter par un troisième modèle encore pire, une voie de sortie qui incarnerait l’espoir que l’humanité n’est pas totalement condamnée. Mais le chemin à parcourir est simplement trop long et déprimant pour que je parvienne à passer mes blocages.
Finalement, mon seul problème, c’est bien qu’on m’a vendu un roman de solarpunk qui n’est finalement rien d’autre qu’un post-apo relativement convenu, où les quelques innovations socio-politiques du modèle proposé ne suffisent pas à compenser la sempiternelle présence de l’hétéronormativité et de beaucoup trop de traces d’une pensée capitalistique que le roman prétend pourtant avoir abandonnée.
Maleficus, Emma Locatelli
Abandon page 149/754
J’avais envie de tenter un truc un peu différent de d’habitude. Alors une histoire d’enquête autour d’une potentielle possession démoniaque dans les Ardennes du XVIIe siècle, ça m’a tenté. Et que dire. Abandon standard. Je m’ennuyais à mourir et j’avais jamais envie de reprendre. La goutte qui a fait déborder le vase, c’est le moment où j’ai compris que le protagoniste ne défendait pas le pauvre bougre accusé à tort d’être un sorcier par amour de la justice et de la vérité, mais parce qu’il est membre de la même famille que quelqu’un qui l’a probablement surpris en train de faire des trucs pas très catholiques avec sa sœur. Oui oui, vous avez bien lu. La nature des trucs en question reste indéterminée, mais disons que le faisceau d’indices n’est pas encourageant.
Et ça vient se rajouter à un récit qui souffre de ce qu’appelle désormais le syndrome d’Ergie-éphémère (Regardez J’ai Fait Mes Recherches), le genre de texte où on décrit tout, tout le monde, tous les lieux, tout le temps, à grand renfort de vocabulaire d’époque, quitte à ponctuellement oublier de se concentrer sur la narration de l’histoire même. En 150 pages, j’ai eu droit à la même série d’éléments racontés trois fois par trois personnages différents dans trois personnages différents histoire de bien étaler les connaissances de l’autrice sur la culture de l’époque, mais l’intrigue n’avait toujours pas réellement démarré, quand bien même on savait déjà trop bien de quoi il allait être question. Et je suis prêt à parier que je savais où tout ça se dirigeait : une dénonciation en règle du patriarcat et de son renforcement par l’Eglise et l’Etat. Fort louable et nécessaire, mais nécessitant quand même une écriture plus efficace et elliptique pour parvenir à accomplir son objectif. En l’état, ça manque terriblement de mordant. Dommage.
Et voilà.
En espérant que la prochaine entrée et la prochaine série tardent autant que possible.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
