
SUPERNATURAL – Ryan Oakes & MISSIO (extrait de l’album Scary Stories After Dark)
Après du Theodore Sturgeon dans un double numéro de Fiction (le prosélytisme est sans fin), l’objectif c’était – et c’est encore – de se faire plaisir en priorité, histoire de continuer à recharger les batteries pour aborder de futures lectures estampillées boulot-boulot. Et donc, un petit SP de chez J’ai Lu, signé de Grady Hendrix, que j’ai découvert en VO avec son fort chouette Final Girl Support Group, histoire de lier l’utile à l’agréable, étant donné que ce Manoir des filles perdues vient de sortir.
Sauf que, on va le voir très vite, j’ai un peu joué de malchance sur ce coup là. On ne va pas tomber dans les superlatifs, loin de là, mais il faut bien dire que je suis fort déçu, pour plein de raisons que je vais m’efforcer de détailler dans les paragraphes à venir.
Ne perdons point de temps, allons-y.
États-Unis, 1970. La jeune Neva, 15 ans, a le malheur de tomber enceinte suite à une aventure avec un camarade de classe. Pour éviter que ça jase dans le voisinage, on prétexte une tante malade et on l’envoie dans un foyer pour jeunes filles-mères, où elle sera hébergée jusqu’à son accouchement, avant un retour au foyer. Sur place, le traitement est cruel et froid, et la vie est pire que morose. Jusqu’au jour où celle qui est désormais appelée Flore, en compagnie des amies qu’elle s’est faites sur place, découvre un livre de sorcellerie dans les pages duquel elle semble trouver la promesse d’un pouvoir nouveau qui lui permettra peut-être se libérer, ou à défaut, de retrouver l’autonomie qu’on lui a volée.
C’est prometteur, hein ? Et avec l’image que je m’étais faite de l’auteur lors de ma première lecture, construite à base d’humour meta en équilibre avec les enjeux narratifs, j’avais toutes les raisons d’y croire. C’est au fil de la découverte du présent texte que j’ai dû revoir mes attentes à la baisse, jusqu’à une conclusion amère, devant constater que pour moi, le compte n’y était pas. Alors comme à chaque fois dans ces cas là, on va caler ma recension sur mon parcours et voir les choses dans l’ordre.
Commençons donc par le commencement et les aspects les plus positifs du roman, qui, disons le, se lit tout seul. Petite mention ici que je repousse depuis trop longtemps et qui était plus que due : j’adore la maquette et la police générale des publications J’ai Lu. Je crois que c’est vraiment la collection de poche la plus confortable pour mes yeux sur le marché actuellement. Ca compte, et ça explique sans doute pourquoi je lis autant chez eux, au delà de la qualité de leur catalogue et de leur super travail sur leurs couvertures ces dernières années. Mais revenons au texte, pardon : Grady Hendrix a la plume leste et efficace. Ambiance et personnages au poil, on s’y retrouve très vite et on est toujours dans un bon rythme entre respirations et rushs épisodiques ; ça me paraît très difficile de m’ennuyer dans un de ses textes. Ça explique sans peine qu’en dépit de mes réserves, je sois allé au bout sans forcer, il a toujours su me rendre curieux et me donner des raisons d’avancer.
Mais quand bien même j’étais confortablement installé dans le récit, avec Flore qui prend ses marques dans ce foyer affreux où on ne la traite en adulte que lorsqu’il s’agit de la faire bosser pour lui faire payer son séjour, et en gamine stupide méprisable le reste du temps, il faut bien dire que l’argument fantastique attendu se laissait désirer. Et une fois qu’il est bien là, je dois bien dire que je trouve son traitement… ambivalent. Mitigé. Compliqué. Je sais pas trop.
Ca pourrait être la figure de la sorcière, qui, dans son aspect libératoire de la Femme usité ici, me paraît un chouïa fatiguée aujourd’hui, mais c’est sans doute un peu personnel et pédant comme reproche, donc ce n’est pas le coeur du problème. Nan, le souci, c’est ce qu’en fait Grady Hendrix au sein de ce récit en particulier, je crois.
Le fait est qu’il m’est très vite apparu que la vraie horreur du récit, pour l’auteur, c’était avant tout ce qu’on fait subir à ces pauvres gamines, qu’on traite comme les coupables d’une immonde faute morale alors qu’elles sont évidemment et avant tout les victimes d’un système immonde et des hommes qui le dirigent ou en profitent. Et du coup bah… la sorcellerie, on s’en fout un peu, dès lors qu’elle est mise en concurrence narrative avec ce même système. En réalité, l’essentiel de ce récit, c’est l’horreur du quotidien imposé à de pauvres gosses à qui on ne laisse aucun autre choix que d’être de « gentilles filles bien élevées » à qui le moment venu on imposera le « point du mari » (si vous savez pas ce que c’est je vous conseille de vous renseigner sur le concept de violences obstétriques, attention c’est intense).
Mais de fait, si les intentions dénonciatrices et pédagogiques de Grady Hendrix sont nobles et louables, le fait est que l’argument fantastique prend très vite et trop évidemment une place d’arrière-plan dans le récit ; essentiellement symbolique et pour part, à mes yeux, trop protéiforme en fonction des besoins de l’intrigue, en mode joker. J’ai ponctuellement eu le sentiment d’une mise en balance de la sorcellerie et du foyer comme les deux extrêmes du spectre disponible des options pour les jeunes filles, piégées entre le marteau et l’enclume, où elles n’ont en fait aucun bon choix. Et du coup pour une trop grande partie du récit et de ses bouleversements les plus intenses – et mes aïeux on a le droit à du body horror bien trop réel – c’était plus un documentaire qu’autre chose. Et bah, très égoïstement certes mais factuellement : j’ai pas signé pour ça. J’avais pas envie de lire un texte inventant ses péripéties au fur et à mesure pour justifier de bien nous montrer toutes les étapes de la mise au pas de jeunes filles innocentes, dans un horrible pas de deux où tous leurs efforts pour s’en sortir sont quasi systématiquement écrasés, soit par le patriarcat et ses avatars, soit par les méchantes extrémistes égoïstes mobilisant les outils de la libération à leur unique profit. C’est absolument déprimant et pas du tout assez compensé par les quelques oasis de sororité et de complicité dispersés dans le désert de l’angoisse que constitue l’essentiel du roman.
On en revient à ce que je dis toujours : je n’arrive pas à comprendre l’intérêt de récits mettant en scène une oppression sans, a minima, les conditions de sa libération.
Ouais, frustré. Frustré et d’autant plus déçu qu’il y avait largement la place pour proposer quelque chose de beaucoup plus léger et digeste sans tomber dans la moindre forme d’exploitation du drame que constitue le système que nous raconte ici Grady Hendrix. Je ne dis pas que j’aurais voulu quelque chose de totalement délirant ou fantaisiste non plus, mais là je me demande sincèrement si sous le poids de la responsabilité que l’auteur s’est imposée tout seul, il n’a pas étouffé sa créativité et sa malice. Tout son roman est empoissé d’une angoisse et d’une rage beaucoup trop contagieuses et impuissantes. Dans le contexte actuel de recul du droit des femmes et de la menace trop concrète d’un retour du pire, je ne crois pas qu’un récit aussi fataliste et défaitiste, en dépit de ses quelques aspects les plus optimistes et doux-amers, soit celui dont on ait collectivement besoin.
La question, après avoir dit tout ça, pour moi, c’est de déterminer si ce jugement pourra être partagé par d’autres : j’en doute. Je pense que ma sensibilité personnelle sur tous les enjeux soulevés par Grady Hendrix joue plus qu’autre chose. Je respecte profondément son ambition, parce que ce qu’il raconte est essentiel à ne pas oublier, d’autant plus en considérant que certaines des pratiques les plus dégueulasses constituant les scènes les plus dures du roman ont toujours court. Mais comme toujours, à mes yeux, ce n’est pas parce que ce qu’on raconte est vrai que ça fait nécessairement une bonne histoire ; on en revient à mon amour de la fiction pour sa capacité à faire le pas de côté permettant de rendre ses sujets plus clairs et parlants en les mettant à la juste distance. Je suis cérébralement câblé d’une manière qui fait que j’ai du mal à appréhender et encaisser la réalité pure dans ce que je lis ; il me faut un filtre narratif. *Haussement d’épaules désabusé*
Donc voilà. Pas mauvais, vraiment compétent, juste inconsistant dans son usage des arguments fantastiques, ces derniers alourdis par l’ambition de l’auteur à raconter l’horreur ordinaire. Plutôt bien fichu, du coup, j’imagine, juste vraiment pas ma came.
On verra ce que ça donne pour d’autres ouvrages de Grady Hendrix.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
