
Après le 252, on enchaine logiquement avec le 253. Je suis un homme simple.
Synapse seize sur Bêta (2/2), Theodore Sturgeon
Je semi-retire ce que j’ai dit à la conclusion da semi-recension du numéro d’avant : c’est pas que la césure était bien executée par la revue, c’est que la présente novella a clairement été écrite avec une publication feuilletonnesque en tête. Du coup on a droit à un petit résumé de l’épisode précédent, rédigé avec suffisamment d’habileté pour que ça ne fasse pas trop tâche quand on enchaine, et rajoute quelques infos en plus si jamais. Propre. J’imagine qu’à l’époque, si on a du attendre un mois entier entre deux numéros de la revue, c’est pas du luxe.
Pour ce qui est du texte… Que dire que je n’ai pas déjà dit en parlant du Singe vert par le passé ? La puissance d’un 36 tonnes avec la délicatesse d’un colibri, ça bouge pas. Quel écrivain, mais quel écrivain, vraiment. Dire qu’après son début tout en délicatesse et en sensibilité je craignais de redescendre un peu en admiration, anticipant une certaine fin pour une telle introduction ; j’étais pas prêt comme rarement j’étais pas prêt. Il y a chez Sturgeon cette capacité unique à anticiper des problématiques modernes avec une classe et une sensibilité inouïe qui ne cesse de m’estomaquer ; sans que les sujets qu’il aborde n’aient encore été verbalisés ou même pour partie théoriser, il met ses propres mots dessus, et leur confère une intemporalité exceptionnelle. Ici, on parle dépression – notamment les symptômes suicidaires – avec une acuité rarement croisée pour moi, qui sait exactement ce dont son personnage parle, comme on parle de la différence internalisée, vécue comme une inaptitude, avec une empathie dingue. Je ne serais pas surpris que Theodore Sturgeon ait vécu sa vie du côté autistique de la force.
Alors certes, ça dérape un tout petit peu quand ça parle du rapport au sexe et à la sensualité notamment, avec une phrase mettant dans le même sac déviance et asexualité avec une étiquette psychophobe ; mais pour l’époque et en estimant que c’est plus le personnage concerné que Sturgeon lui-même qui s’exprime, j’ai envie de croire que la bonne intention derrière le propos transcende largement l’erreur de vocabulaire et l’ignorance, surtout à l’aune du texte entier. Surtout en considérant que comme à chaque fois que Sturgeon fait preuve d’un vocabulaire désuet/obsolète dans un de ses récits, les arguments qu’il déploie dans le sens de sa thèse sont ceux là même qui auront par la suite amené à défaire ces mêmes erreurs de jugement à une échelle plus large. Je ne peux pas croire qu’un homme défendant ce qu’il défend à ce moment là de l’histoire humaine n’aurait pas su par la suite acter dans le sens de ce qu’il prêche. Je refuse de le croire. Oui, certes, c’est à prendre avec une pincée de sel et à inscrire sur un certain spectre, mais quand même. Ça ne ferait pas tâche aujourd’hui pour 90% du propos. C’est aussi juste et puissant que ça.
Encore et toujours, on y retrouve la bonhomie généreuse et sage de l’auteur, optimiste et bienveillant jusqu’au bout des ongles, écrivant les enfants comme personne, érigeant la gentillesse en valeur cardinale et vitale, sans jamais verser dans la naïveté ou la superficialité. Sturgeon ancre tous ses principes dans une vision pragmatique et matérialiste, nous balançant des leçons de vie d’une puissance incroyable l’air de rien, sans jamais se prendre au sérieux pour autant : c’est un équilibre impossible qu’il maintient tout le long de son histoire, c’est absolument brillant.
Il faut d’urgence réhabiliter cet auteur à la hauteur de son génie et de sa modernité, je suis très sincère. L’absolu meilleur de la fiction panier et une voix unique dans l’histoire de la SF. Le mec est toujours à *ça* de me faire chialer d’admiration, si ce n’est d’émotion brute. Le GOAT.
Pavane pour une enfance défunte, Thomas Owen
Première rencontre avec Thomas Owen depuis le Fiction n°209, et ça fait plaisir de voir que cette fois, il n’y a aucune ambiguïté ! Excellent texte, du fantastique à chute de qualité. Introduction tout en délicatesse et en poésie, même sans aucun élément d’Imaginaire c’est vraiment superbe à lire. Et puis le malaise s’installe, entre touchant et glauque, jusqu’à une chute terrible. Rien à dire, c’est précis et ciselé, impeccable.
Les loutres blanches de l’enfance, Michael Bishop
TW : plein d’horreurs variables
C’est très rare que j’abandonne des textes courts mais là… Pfouh. Après 50 pages, le cumul d’une relation entre un homme mûr et une jeune femme, le fait que cette dernière se fasse violer puis meurt en couches de l’accouchement des deux enfants de ce même viol, dont l’un est mort-né et l’autre tué par son non-père déchiré par sa stérilité et son désir de vengeance… J’étais pas prêt pour les 50 pages restantes. Je passe encore une fois sur l’étrange obsession sexuelle de l’auteur l’amenant à comparer l’odeur de la mer à celle d’une vulve(sic) ou autre joyeusetés de ce genre parce que la fatigue, vraiment.
J’aurais aimé croire qu’il y avait quelques concepts intéressants à explorer là dedans, mais comme dans beaucoup trop de textes de l’époque, les arguments science-fictifs déployés par l’auteur ne sont que des éléments secondaires à une sempiternelle visite des mêmes fixations doloristes. Pas besoin ni envie de ça en général et encore moins en particulier en ce moment. Pou-belle.
Tout va bien, Gérare et Volny
Précision préalable, c’est la première BD que je croise dans un Fiction, qui semble être une aventure de Thoua et Mescaline, ses héros et héroïne.
Ceci étant dit : qu’est ce que c’est que ce truc, pour ne pas dire cette m… En dehors d’une case que j’ai trouvée marrante et opportune en ce moment, c’est vraiment incompréhensible d’inclure un machin pareil dans cette revue. Ni début ni fin, avec l’impression que l’histoire s’invente au fur et à mesure, où tout est prétexte à montrer ladite Mescaline à poil, pour 8 pages de vide avec deux ersatz de blagues qui tombent tellement à plat que j’ai du les relire deux fois pour les comprendre. C’est pathétique et ça pue le remplissage.
Je click pour la consomsoc, Joël Houssin
Idem. Qu’est ce que c’est que ça encore. Délire en réalisme magique qui prend sa fantaisie pour une excuse à écrire les choses dans le désordre et sans soin ; encore 8 pages à peu de frais pour faire volume, sans doute écrites comme un service rendu. Peut-être que je rate un truc, mais en dehors d’une vague chute pas super bien écrite, c’est encore une fois terriblement creux et puant d’improvisation. Le niveau de galère de Fiction à cette époque là, c’est vraiment pas une blague, pour le coup.
On passe.
Ce qui nous amène – Oh happy day-ys ! – à la section critique de ce Fiction.
Commençons avec la Revue des Livres, et la recension des Seigneurs de l’instrumentalité, de Cordwainer Smith, par Yves Barnole. Et c’est pas une bonne recension. Elle est positive à l’égard du bouquin, certes, mais elle ne raconte pas grand chose en dehors d’une analyse forcenée de quelques détails techniques de l’écriture de Smith, et me donne comme trop souvent l’impression que la critique est surtout là pour mettre en avant les connaissances et l’intelligence du critique plutôt que le travail dont il est présentement question. Yves Barnole énonce ce qu’il estime être des évidences, et s’en sert pour appuyer un propos circulaire qui devient assez vite creux. C’est dommage, parce que j’aurais voulu être motivé à m’intéresser à ce titre que je crois appartenir à la galaxie des classiques. Bah.
Peut-être que le même critique saura me rendre curieux du Bandard fou de Moebius ? Ben non. Déjà parce qu’une BD à base de mec priapique hors-saison sur une planète où on ne se reproduit normalement qu’à l’automne, merci mais non merci ; et ensuite, 70% de la critique de l’ouvrage en question est consacré à faire un catalogue d’autres œuvres que le critique connait, sans créer de réel lien thématique ou logique avec le prétendu objet de sa recension. C’est pas bien, c’est vraiment pas bien.
Allez, sauve moi, Philippe R. Hupp ; parle moi donc de Terre, de Marie C. Farca.
Bof. On a surtout droit à un résumé tiède et un brin condescendant de l’ouvrage, bien que globalement positif, ça manque de substance. Au moins le critique se met à disposition du bouquin dont il parle, et pas l’inverse, c’est toujours ça.
Mais voilà que ce monde est décidemment tout petit, et débarque une recension de La semence du démon, de Dean R. Koontz (cf. ma chronique du FEFFS 2026 pour plus de contexte) ! Et même problème, quoique avec un peu plus de consistance dans les évocations satellites et autres références. N’empêche que vraiment, les chroniques se contentant basiquement de résumer tout le bouquin avec quelques commentaires en bonus, je trouve que c’est le niveau zéro de la critique littéraire.
Il m’a pas sauvé.
Et retour à Barnole, qui pour conclure cette section, nous parle de Barrière Mentale de Poul Anderson. Encore un classique, si je dis pas de bêtise. Et là c’est pas mal ! Alors certes, le critique en dit un peu trop, mais il mobilise des arguments solides pour exprimer son avis mitigé sur le roman, et me convainc pas mal sur les limites qu’il prête au texte, de la même manière qu’il me convainc sur les qualités de ce dernier ; j’y retrouve ce que j’ai pu lire et voir à propos de l’auteur. Je ne vais pas prétendre que ça me donne furieusement envie de lire Barrière Mentale, mais ça me rend quand même un peu curieux. Voilà, ça c’est une critique chouette qui fait le boulot. In extremis.
Section films, maintenant !
À Patrice Duvic l’honneur d’entamer les chroniques ciné, pour nous parler du Bal du Vaudou. C’est juste un résumé du film avec un vague avis final. Je ronge mon frein.
Deuxième round, Le fantôme de la liberté. C’est mieux ; on y explore un peu les thématiques de Luis Bunuel à la réalisation, on trace des liens avec d’autre de ses films et certaines de ses gimmicks. Ça tombe peut-être ici dans le travers de la suranalyse, mais au moins ça va plus loin qu’un simple résumé. Ça donne pas des masses envie, mais je me dis qu’au moins pour quelqu’un·e qui connait, y a matière à confronter des points de vue, c’est déjà ça.
Troisième round, Le troisième cri. Qui se retrouve spoilé, sans vergogne, parce que le critique est frustré que les aspects science-fictifs du film soient trop légers pour pouvoir vraiment le rattacher au genre. Nan mais. Si le début et la fin posent un cadre SF, c’est de la SF, point. C’est quoi ce raccourci nul, là. C’est pas parce qu’il n’y a pas des diodes et des vaisseaux spatiaux toutes les deux minutes que c’est pas de la SF, Patrice, qu’est ce que tu racontes. C’est une question de contexte, pas de contenu, enfin ; les creux racontent autant de choses que les crêtes !
Bon, après passé ce passage frustrant, il faut admettre que les arguments mobilisés à charge contre le film me convainquent. La conclusion de la chronique résume très bien l’affaire et porte une belle charge contre « les films qui font semblant de penser ». J’en ai trop connus pour ne pas savoir de quoi il parle. Allez, on dit qu’on est ensemble.
Passage de relai à Antoine Castaing pour nous parler – vite fait – des Nuits Rouges, de George Franju. Quel nom incroyable.
« Franju frappe à nouveau, mais si faiblement qu’on l’entend à peine ». *Bruit de rechargement de fusil à pompe*
C’est pas pour rien que c’est court ; c’est pas une chronique, c’est une exécution. « C’est agaçant cette manie qu’ont certains de faire des films de grande personne pour des enfants ou des films enfantins pour les grandes personnes ». Hot Damn. Ça et une balle perdue pour le Peau d’âne de Jacques Demy, le critique avait des comptes à régler.
Ce qui nous amène sans transition à Alain Garsault, nous parlant de Frogs, de George McCowan ; innatendu rappel à une des meilleures affiches de l’histoire du cinéma, que je ne pensais certainement pas recroiser au hasard d’un Fiction. Quel plaisir.
Ça fait plaisir de retrouver ce critique qui fait si bien son boulot. La conclusion dit tout, ce film est l’inverse des Oiseaux d’Hitchock. Et bim.
Et enfin, pour conclure : Chair pour Frankenstein, de Paul Morrissey. Très bonne critique qui ne donne pas envie du tout mais donne une bonne idée de certains procédés de l’époque. On finit sur une bonne note, ça fait du bien.
On sent que la revue est en grande difficulté. Sans le miraculeux texte de Sturgeon, la chouette nouvelle d’Eklund et les bonnes critiques de Garsault, on était sur une catastrophe industrielle, clairement. Ça pue la panique et le remplissage à la va-comme-je-te-pousse en attendant une situation rédactionnelle plus stable. C’est très triste, à vrai dire.
Mais je me concentre sur l’essentiel : Theodore Sturgeon est toujours le GOAT des textes courts et un écrivain d’exception ; ça vaut bien de souffrir quelques médiocres satellites. On va donc toujours saliver à la seule vue de son nom dans n’importe quel sommaire. Et prosélyter comme s’il n’y avait pas de lendemain. Non, répondez pas.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
