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La Tour de Babylone, Ted Chiang

Made an America – Fever 333 (Extrait de l’album Made an America)

C’est toujours extrêmement compliqué pour moi de parler d’un ouvrage que je n’ai pas aimé. D’abord parce que ce n’est pas un exercice que j’apprécie particulièrement, étant plutôt partisan de voir et de partager le meilleur plutôt que de prendre le temps de décortiquer ce que je n’aime pas ; mais surtout parce que quand je dis du mal d’un bouquin, je me projette dans la position qui est la mienne quand j’entends du mal d’un livre que j’ai aimé et que j’entends se faire attaquer, ça fait un peu mal au cœur.
Dans le contexte actuel de notre société ultra rapide, où tout est sujet à conflit culturel, se placer d’un côté ou de l’autre d’une barrière constituée des goûts et sensibilités de chacun, c’est prêter le flanc à des débordements qui sont rarement justifiés. L’Imaginaire en France, de ce que j’ai pu en voir pour le moment, jouit du privilège de ne concerner quasiment que ceux qui en sont passionnés, et donc de ne susciter quasiment que des passions constructives au sein de sa propre niche. Me voilà donc en partie protégé de ces abus, et je pense pouvoir expliquer assez sereinement pourquoi la lecture de La Tour de Babylone a été un tel sacerdoce sans risquer de me prendre une volée de bois vert. Néanmoins, il me faut tout de même, par honnêteté intellectuelle autant que par souci de cohérence avec les valeurs que je souhaite défendre sur ce blog et dans la vie, bien aller au fond de mon ressenti et de mes explications pour être aussi clair que possible. Autant vous le dire, cette chronique risque d’être longue et difficile.

Par où commencer ? Le plus simple est certainement de d’abord saluer le travail de traduction de Pierre-Paul Durastanti et Jean-Piere Pugùi, qui, étant donné la complexité et la densité des différentes nouvelles de ce recueil, ont abattu un boulot impressionnant de précision et de vulgarisation. Car le recueil, à dominante SF, est rempli à ras bord de ce que j’aurais du mal à qualifier autrement que de techno-babble. Je rentrerai dans le détail de chaque nouvelle pour en donner une image aussi juste que possible, mais c’est un constat applicable à quasiment chacune d’entre elles. Ted Chiang essaie tellement dur de donner à ses histoires des bases et des univers scientifiques solides et crédibles qu’il en oublie parfois de respirer et de simplement nous raconter des histoires. C’est bien entendu une question de sensibilité, mais que de temps perdu à vouloir expliquer des subtilités techniques et technologiques au dépens de ce qu’elles impliquent pour les personnages qui y sont confrontés ! Comprenons nous bien, la qualité d’une histoire de science-fiction dépend en grande partie de son lecteur. Nous ne cherchons pas tous la même chose dans ce domaine, mais nous nous laissons tous volontiers séduire par des concepts, des idées folles, qui, lorsqu’elles sont suffisamment poussées, nous donnent à réfléchir sur des concepts réels et bien plus terre-à-terre, par un effet de miroir déformant. Mais pour ça, il faut que ces idées soient parfaitement dosées, et surtout intégrées à des situations et des raisonnements conscients. L’histoire doit s’appuyer sur ses personnages, et vice-versa. Mon sentiment est que dans la plupart des nouvelles du recueil, les personnages ne sont que des outils déshumanisés, mécaniques, au service d’idées qui les dépassent de loin dans l’estime de l’écrivain. Essentiellement, cela ne nie aucune qualité aux concepts eux même, mais cela empêche leur déploiement plein et entier, la possibilité d’une identification ou d’une réflexion; à défaut d’un miroir sur notre monde, on a le droit à une vitre sans tain. Et c’est frustrant.
Mais rentrons dans le détail:

La Tour de Babylone :
La nouvelle qui donne son titre au recueil. On y suit le parcours d’un groupe de mineurs qui grimpe la fameuse tour de Babylone pour aller creuser la voûte céleste qui a enfin été atteinte par l’édifice et ses équipes, et donc finalement savoir ce qui se cache au Ciel.
J’ai tiqué très vite dans ma lecture. En reprenant ce récit biblique à son compte, il eût été prévisible de retravailler le mythe à un niveau plus humain et d’interroger la religion. La surprise de voir les protagonistes balayer la question assez vite pour lui préférer des considérations techniques était assez plaisante. Mais insuffisante. Ironiquement, la plupart des reproches que je ferais à l’ensemble du recueil ne s’applique pas ici. Mon souci serait plutôt l’inconséquence des libertés que prend Ted Chiang avec le récit d’origine, y plaçant des incongruités physiques nuisant à son réalisme et à la cohérence de l’ensemble. J’ai le sentiment que l’intrigue a été placée dans un contexte similaire au notre pour gagner du temps, mais ce temps gagné, lui, nuit au développement de l’histoire qui nous est racontée. Pour le coup, il aurait mieux valu prendre plus son temps et/ou placer son intrigue dans un contexte clairement étranger au notre pour rendre ces pas de côté plus acceptables. D’autant plus qu’à mes yeux, la chute n’a aucun sens. En tout cas, j’ai beau y avoir réfléchi, je ne suis toujours pas sûr d’y trouver le moindre sens scientifique, même en tenant compte de ce contexte différent.

Comprends :
Suite à un accident qui a failli lui coûter la vie et l’a laissé avec des lésions cérébrales, un homme se voit injecter une hormone de synthèse encore en essai qui se révèle plus efficace que prévu et lui confère une intelligence hors du commun.
Pas grand chose à dire ici à mes yeux. L’exploitation du trope ne manque pas d’intérêt, mais ici le techno-babble fait son apparition, et c’est là que j’ai commencé à me rendre compte que ce recueil n’allait pas être pour moi. Je suis assez fasciné par les écrivains qui parviennent à écrire les génies, et qui parviennent à rendre leurs raisonnements humains. Ici, malheureusement, Ted Chiang tombe dans ce qui pour moi est un piège, celui qui consiste à faire perdre ses émotions à celui qui sent son intelligence s’élever. Les motivations du personnage et ses choix s’effacent systématiquement derrière des décisions qui semblent plus propices à faire avancer l’intrigue qu’à le faire évoluer en tant qu’être humain, tout supérieur qu’il soit. Encore une fois c’est probablement une question de sensibilité plus qu’autre chose, mais j’ai été frustré de voir l’histoire et son moteur prendre une direction que je trouvais finalement originale et bien construite quelques pages avant qu’elle ne se termine, presque là où elle aurait du commencer.

Division par zéro :
Je crois la nouvelle que j’ai le moins aimé dès le départ. On y côtoie les deux côtés d’une relation amoureuse entre un biologiste et une mathématicienne de génie, confrontés aux problèmes mentaux de cette dernière après qu’elle ait été mise à mal par une théorie mathématique de son cru qui remet en cause tout ce à quoi elle a pu croire.
Encore une fois, le concept est assez passionnant, mais Ted Chiang choisit de l’attaquer d’un point de vue technique, et nous expose aussi précisément que possible le souci mathématique, pivot de l’intrigue ; en parallèle d’une construction narrative qui fait écho à sa propre histoire, dans une mise en abyme habile, mais qui manque d’élégance. À vouloir être si précis, on se concentre plus sur le problème en lui même que ce qu’il pourrait représenter. Et alors que je me torturais pour tenter de comprendre exactement de quoi il était question, je n’avais aucune énergie à consacrer aux personnages, trop archétypaux, des outils au service de la question censément posée par l’enjeu de l’intrigue. Et quand arrive la fin… l’indifférence. Alliée à la frustration de ne juste pas voir ce que l’auteur à voulu faire passer, en dehors du déroulé technique de l’intrigue, dépouillé d’une conscience et d’émotions humaines. Un simple constat amer, des question et les réponses qui vont avec, sans place au lecteur et à ses observations. Un exercice de style qui sonne creux.

L’histoire de ta vie :
La nouvelle qui a inspiré le Premier Contact de Denis Villeneuve, celle qui m’a donné envie de me procurer le recueil en premier lieu. Et sans trop de surprise la meilleure du lot, que j’ai eu plaisir à lire même en sachant exactement où j’allais.
Une linguiste est engagée par le gouvernement américain afin de rencontrer et d’étudier le langage d’une race extraterrestre qui est venue à notre rencontre.
Même si le techno-babble est présent, et parfois assez difficile à avaler, force est de reconnaître que ce récit fonctionne à merveille. La construction narrative unique y est au service d’un personnage principal fort dont on comprend les motivations, qui avance dans cette histoire originale qui joue avec nos perceptions et nos habitudes de lecture. Tout fait sens, les différents éléments se lient et de délient les uns aux autres avec une habileté et une élégance qui forcent le respect.

Soixante Douze Lettres :
Dans un monde où la technologie est régie par des nomenclateurs, sortes de techniciens-sorciers des mots, le progrès est assujetti aux progrès de ces derniers dans le domaine des noms, instructions aux règles strictes dont sont nourris les golems et autres automates. Le héros de cette histoire est embarqué dans une aventure scientifique clandestine au service du gouvernement afin de contrecarrer un danger qui plane sur l’Humanité toute entière.
Le sommet du techno-babble dont on aurait pu largement se passer. Le système des golems et des noms dans cette histoire est d’une complexité sans nom dont je n’arrive pas à m’expliquer l’intérêt. L’obsession de Ted Chiang à vouloir absolument tout expliquer dans le détail tue dans l’œuf tout début d’intérêt pour cette histoire. Les enjeux sont pourtant limpides et poseraient de bonnes questions mais ne sont abordés que superficiellement, pour certains à la toute fin de la nouvelle. Encore une fois, la nouvelle se termine presque là où elle devrait commencer, et surtout fait l’impasse sur ses enjeux les plus captivants.

L’évolution de la science humaine :
Une nouvelle sous forme d’article de vulgarisation scientifique, qui porte les germes d’une histoire qui serait très intéressante, et dont la portée réflexive n’est pas négligeable. Trop court et sans enjeu clair en dehors de son contenu propre. En dehors d’un nouveau coup de chapeau au travail terrible qu’a du effectuer Pierre-Paul Durastanti, difficile d’en dire quoi que ce soit de plus.

L’Enfer, quand Dieu n’est pas présent :
Nous sommes cette fois-ci plongés dans un monde où les apparitions du monde divin, sous formes d’Anges, et les projections de l’Enfer, sont monnaie courante. Nous y suivons les trajectoires croisées de trois personnages dont les vies ont chacune été affectées par ces apparitions, avec leurs lots de destruction (les Anges ne font pas dans la dentelle quand ils descendent des cieux), de miracles et d’interrogations.
La majeure partie de ce texte est absolument passionnante, une fresque humaine, profonde et positivement complexe qui interroge les mécanismes terriblement déroutants de la foi, poussant à l’extrême les logiques du monothéisme pour mieux mettre en lumière leurs rouages les plus sensés comme les plus contradictoires.
Le seul bémol est sa conclusion, qui apporte une réponse figée et abrupte aux interrogations des personnages, dans un twist à mon goût très maladroit, conférant un arrière goût trop définitif à une nouvelle qui jusque là jouait intelligemment au funambule sur le fil d’une question tranchante au possible ; à laquelle il n’aurait sans doute mieux valu pas apporter de réponse. Il aurait sans doute mieux valu laisser une interprétation au lecteur, moins brutale et plus poétique, dans la lignée du reste du texte qui avant les deux dernières pages était encore suffisamment subtil.

Aimer ce que l’on voit : un documentaire :
Ce texte jongle entre les témoignages de différents personnages autour d’un débat concernant un procédé scientifique visant à modifier la perception de la beauté chez ses utilisateurs, se concentrant sur l’issue d’un vote qui vise à le rendre obligatoire sur le campus d’une université américaine.
Mon sentiment est nettement plus positif ici. Le thème est clair, et se concentrant sur des témoignages, il fait la part belle aux réflexions de ses personnages, ancrant ses thématiques dans un contexte évident et réaliste qui donne du poids aux différents arguments sans se perdre dans trop d’aspects techniques, bien que s’égarant parfois un petit peu en route. La conclusion, cependant, constitue une belle ouverture et donne un nouvel écho au reste du texte, appelant cette fois le lecteur à une réflexion plus globale sans le prendre par la main.

Conclusion :
J’ai bien conscience que décortiquer toutes ces nouvelles une à une n’était probablement la formule la plus confortable possible. Mais je déteste dire du mal d’une oeuvre culturelle sans expliquer exactement pourquoi j’ai ressenti ce que j’ai ressenti. Si j’ai commencé ce blog, c’est bien pour partager et donner envie, pas garder pour moi et dégoûter. En allant aussi loin dans l’explication, quelque part, j’aimerais donner envie à ceux qui ne partagent pas mes goûts et qui pourraient donc retrouver dans mes reproches les éléments de ce qu’ils recherchent dans un livre.
Je trouve mon plaisir de lecteur dans la fiction et les personnages qui l’animent, je préfère qu’un auteur me pose des questions plutôt qu’il me donne des réponses, et quelque part, garder une part de mystère sur les éléments de science-fiction participe de ce processus. Je serais curieux de lire d’autres ouvrages de Ted Chiang, histoire de savoir si les défauts que j’ai trouvés ici se retrouvent ailleurs ; sans oublier que les écritures de ces nouvelles s’étalent de 1990 à 2002, expliquant aussi la disparité des thèmes et l’écart de style entre certaines d’entre elles.
Alors non, je n’ai pas aimé lire cet ouvrage, simplement parce que Ted Chiang ne correspond simplement pas à ce que je recherche en priorité dans l’Imaginaire. Trop technique, trop hard sf peut être, un peu trop directif, sans aucun doute pas assez de soin apporté à ses personnages et à leur relation à l’intrigue. Peut être n’étais-je simplement pas dans la bonne configuration mentale. Allez savoir. Rien de grave, je le garderais dans un coin de ma mémoire pour ceux qui pourront être intéressés un jour, si les conseils qu’ils me demandent semblent correspondre.

Au plaisir de vous recroiser,
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles.

7 comments on “La Tour de Babylone, Ted Chiang

  1. OmbreBones dit :

    Très belle chronique, vraiment édifiante. C’est drôle parce qu’on me parlait de cet auteur justement hier mais avec un avis totalement différent xD Même si je m’initie petit à petit à la hard sf, je ne pense pas être prête pour un auteur comme celui là. Par contre vu le ton et l’orientation de ta chronique, as tu déjà lu les romans de Becky Chambers ? J’ai le sentiment qu’elle offre la sf que tu recherches. Personnellement ça a été des lectures vraiment intéressantes. Il y a trois romans indépendants dans le même univers, l’espace d’un an, libration et les archives de l’exode (qui sera une de mes prochaines lectures d’ailleurs :’))

    J'aime

    1. lairdfumble dit :

      Merci beaucoup, je suis très content que tu aies aimé ! 😀
      Très amusant que tu me parles de Becky Chambers, elle m’a offert l’occasion d’écrire ma première chronique sur ce blog. Je t’invite à aller lire ce que j’en pense. 😉

      Aimé par 1 personne

      1. OmbreBones dit :

        Ah oui en effet, je vois que mon conseil arrive en retard quoi qu’il reste bon sur le fond 😛

        Aimé par 1 personne

  2. muriellerochebrunet dit :

    Belle chronique, où l’on peut se dire qu’il y a critique … et critique. On ressent pleinement ton ressenti. A lire du début à la fin aussi bien pour le fonds et que pour la forme ! Bravo !

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  3. muriellerochebrunet dit :

    J’ai enfin lu l’histoire de ta vie et suis en accord total avec ton avis 🙂

    Aimé par 1 personne

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