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La Sinsé Gravite au 21, Roland C. Wagner

Limbo – Royal Blood (extrait de l’album Typhoons)

Plus je pense, lis ou relis Roland Wagner, moins je comprends comment il ne peut pas être un monument international de l’Imaginaire en particulier, de la littérature en général. Moi qui essaie de mettre un maximum de nuances dans tout ce que je peux dire, ici ou ailleurs, je tiens à insister ; je pèse mes mots. Ce n’est un mystère pour personne que son décès ô combien prématuré était une infinie injustice à de trop nombreux égards, ce dont je me rends toujours plus compte quand je m’intéresse à son travail, percutant de singularité, de talent, de lucidité, de clairvoyance, et d’une certaine forme de sagesse espiègle.
Coïncidence amusante, ma lecture de La Sinsé Gravite au 21 tombe quelques temps après ma lecture de Waldo, me permettant de dresser un parallèle que j’espère pertinent autour d’un constat similaire, mais avec des implications similaires. Toutes les œuvres de SF vieillissent, mais pas toutes de la même façon, et presque jamais avec autant de cruauté. Le présent roman fait partie de ces « vieux » romans qui me font vérifier la date de parution plusieurs fois pour être certain de ne pas faire d’erreur d’analyse. Edité une première fois en 1991, réédité en 2014, une preuve, s’il en fallait une, de l’immortelle vitalité d’esprit de son auteur. Il serait sorti il y a deux ans, je ne me serais peut-être même pas posé la question, je crois.
Allez, on embarque, que je vous parle de tout ça en détails.

Viper est un pilote mercenaire débrouillard au passé très compliqué. Au cours d’une mission pourtant très simple, il cause par une très stupide maladresse une catastrophe qui va l’embarquer dans une suite d’embrouilles s’imbriquant les unes dans les autres avec un acharnement terrible. Par dessus le marché, il se retrouve flanqué d’une biopuce du nom de Ganja, un modèle expérimental de bio-informatique un peu trop bavarde pour leur bien commun. Autant dire que les ennuis ne font que commencer.

Le truc avec Roland Wagner, que je crois aimer par dessus tout le reste, c’est sa capacité à faire confiance à son lectorat. Dans bon nombre d’aventures spatiales dans le genre de celle-ci, où l’on croise bon nombre d’extra-terrestres, où la géo-politique comme ses implications sont légions et complexes, on pourrait très souvent avoir droit à des pavés explicatifs qui n’en finissent pas. Or, ici, il n’est pas question d’en faire trop, au contraire. La majorité du récit étant narrée du point de vue de Viper, ce sont ses connaissances et ses habitudes qui guident la narration et la quantité de détails qui nous est donnée, ce qui suggère deux choses : un rythme assez effréné qui correspond parfaitement à un récit d’aventures, et la nécessité d’avancer parfois un peu à l’aveugle. Je conçois aisément que ce côté joyeusement foutraque ne soit pas au goût de tout le monde, il est parfois très frustrant de lire un texte en devant constater qu’on ne capte pas le tiers des références qui nous sont présentées, et que certaines ne seront jamais vraiment expliquées. Mais personnellement, c’est une joie qui ne cesse jamais de se renouveler, une de mes rares sources encore intactes de pur sense of wonder ; ne pas avoir toutes les clés, c’est aussi la possibilité de trouver soi-même des portes qui n’avaient pas été prévues par l’auteurice. Si je ne lis pas pour le sentiment de dépaysement, pouvoir le rencontrer au fil de mes lectures est toujours un enchantement.

Or, Roland Wagner a une capacité de dépaysement quand même assez impressionnante. Il ne s’agit pas seulement de nous raconter des choses étranges, futuristes, d’aller à la rencontre de l’altérité ; il s’agit aussi et surtout d’adapter le langage dans ce sens. Je respecte aussi profondément cet auteur pour ça, cette saine obsession de la création langagière permanente, sans gratuité ou pédanterie, mais parce que ça fait systématiquement sens. Pas une page sans un néologisme ou une idée linguistique nouvelle, un nouveau témoin de l’évolution de notre perception du monde qu’on explore en compagnie de ces personnages gouailleurs et attachants. Ce monde n’est pas le nôtre, et plutôt que de nous l’expliquer, au travers des mots et des pensées de ses héro-ïne·s, il nous le montre, écrivant, à l’instar d’une Catherine Dufour par exemple, entre les lignes.
Cependant, bien que ce dépaysement soit le bienvenu et si bien construit, Roland Wagner est un petit malin très politisé, et rien n’est laissé au hasard ou au seul plaisir du seul divertissement ; l’équilibre est à mon goût assez parfait. Son roman, comme toutes celles de ses œuvres que j’ai pu lire jusqu’à aujourd’hui, est porteur d’une opinion forte sur les possibles et/ou probables trajectoires de l’Humanité toute entière, même à l’échelle d’un univers multiculturel ayant conquis l’hyper-espace. Comme toujours, Roland Wagner déploie avec joie ses thèmes habituels tournant autour de l’anarchie joyeuse, d’une forme aigüe de bienveillance générale et d’un rejet des modèles capitalistes dominants sans s’en cacher une seule seconde. C’est honnêtement rafraîchissant.

C’est là que rentre en jeu mon constat de l’introduction ; quelle modernité jaillit de la plume incisive de cet auteur. Si on peut déplorer, pour être honnête, une petite tendance dommageable au male gaze de la part de Viper (somme toute logique venant d’un personnage archétypale de pilote baroudeur comme lui, mais manquant tout de même de subtilité), force est de constater que sur beaucoup d’autres terrains, Roland Wagner était simplement en avance sur son temps dans bien des registres ; pour ne pas dire qu’il était, conceptuellement parlant, dans une catégorie d’écrivain·e·s à part. Au delà des réflexions claires qui essaiment le roman, affichant une pensée cosmopolite et résolument tournée vers l’acceptance des différences, bon nombre d’éléments auraient tendance à me faire croire que Roland Wagner aurait été une joie à lire sur les sujets qui bousculent aujourd’hui notre société. Ses personnages étant si capables de s’adapter et d’apprendre, nul doute que lui aussi aurait su faire la même chose.

J’aime Roland Wagner pour tant de raisons qu’il serait bête de ma part de gâcher toute mes munitions pour cette seule chronique ; nul doute que j’aurais encore très souvent l’occasion de dire tout le bien que je pense de son travail dans le futur. Cet auteur est unique, tout simplement. Ses spécificités et son ton volontiers iconoclaste peuvent le rendre assez difficile d’accès pour cielles qui auraient le goût d’une narration et d’intrigues plus classiques, mais je recommanderais toujours très chaudement de lui laisser une ou plusieurs chances pour être sûr·e·s, quand même. La Sinsé Gravite au 21 est un roman d’aventures spatiales foutrement divertissant, mais qui n’oublie certainement pas d’être terriblement malin au passage, sachant aller bien au delà de lui-même pour faire des clins d’œil à notre réalité ou d’autres.
Lisez Roland Wagner quoi, c’est pas plus compliqué que ça. S’il vous plait ?

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

2 comments on “La Sinsé Gravite au 21, Roland C. Wagner

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