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Impossible Planète – Episode 18

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Des pierres de go, c’est ce qu’ils m’ont évoqué, sur le coup. Noirs, lisses, mats, qui se maintenaient simplement en l’air. Comme ça, sans moyen apparent. Et pourtant, malgré leur extrême sobriété, ils étaient terrifiants par ce qu’ils avaient de parfaitement artificiel, à l’image de tout ce qui nous entourait. Ils se maintenaient en l’air sans le moindre signe d’un infinitésimal tremblement ou du besoin de corriger leur assiette. Ajoutez à ça le fait qu’ils soient apparus plus qu’arrivés à notre hauteur, vous aurez une petite idée du coup de flippe que ça nous a donné. Même si on a connu plus traumatique, en soi, il a fallu quand même faire preuve d’un certain self-control pour pas risquer l’arrêt cardiaque.
Notre premier réflexe a été de lâcher nos armes au sol, ou, dans le cas d’Andro, son pied-de-biche, par pure précaution. Parce que même si les Drogos (c’est comme ça qu’on les a appelés, cherchez pas) ne semblaient pas menaçantes, on préférait la jouer prudent ; difficile d’être riche quand on est mort.
Fait amusant, on a pas capté, sur le moment, que c’était la première « forme de vie » qu’on croisait dans le coin, trop occupé qu’on était à ne surtout…pas…bouger. Le temps s’est suspendu je crois une bonne minute (oui, je sais, c’est pas cohérent, c’est une figure de style, m’emmerdez pas) ; on flippait tellement qu’on osait rien faire ou dire, de peur de déclencher une attaque ou quoi. Mais non, rien, on attendait. Parce qu’on ne savait pas ce qui pouvait se passer.
Et puis finalement, j’ai eu mal au dos, à cause de la position pas très confortable que j’avais adoptée pour regarder ce qu’Andro aurait découvert derrière la porte qu’il comptait fracturer. Donc logiquement, avec une grimace de douleur, je me suis redressé, c’était plus fort que moi. Entre le fait que je ne sois déjà plus tout jeune, les séances de pelletage deux heures avant et la crispation due à la situation, c’était inévitable. Me jugez pas, c’était ça ou m’écrouler sur les genoux, parfois le corps commande. Au moins, là, en cas d’attaque des Drogos, je me laissais une toute petite chance de réagir à temps.
Z’ont pas bougé. D’un millimètre. J’étais presque déçu, à vrai dire. Mais bon, voilà, rien n’avait vraiment changé. Tout le monde s’est un peu détendu, juste histoire d’avoir une posture immobile et non menaçante moins fatiguant que les espèces de poses ridicules que la situation nous avait imposées. Et pour autant, on demeurait crispé, on savait toujours pas quoi faire. Sentant la confusion grimper, Cap’ a pris une décision, histoire de trancher dans le vif. Elle aussi s’est redressé, les deux mains en l’air. À travers sa visière teintée, je devinais vaguement qu’elle ouvrait la bouche pour dire quelque chose, mais sans trouver ses mots. J’imagine qu’elle essayait d’éviter un cliché du genre « nous venons en paix ». Quoiqu’en y repensant, notamment à cette formule là, elle cherchait aussi peut-être à éviter de mentir, on ne savait pas quelle technologie animait ces bestioles.
Heureusement, elle n’a pas eu le temps de prendre le risque de parler, puisque au moment où elle a amorcé un pas vers les Drogos, ils se sont subitement animés, nous faisant profiter d’un joli spectacle lumineux. Basiquement, une petite trappe s’était ouvert sur ce qu’on devait bien appeler l’avant de ces jolis petits appareils, laissant se déplier une loupiote projetant des arcs bleutés. On s’est évidemment arrêté de bouger, parce qu’on avait de nouveau la trouille, mais on a très vite compris qu’on avait juste droit à un scanner corporel gratuit. Or, quand c’est gratuit, c’est toi le produit, n’est ce pas ; donc ne pas nous faire dézinguer sur place n’était qu’une maigre consolation.
À peine le scan de Cap’ était commencé que les autres Drogos présents se sont aussi mis au travail, nous scannant parfois à plusieurs sous différents angles, nous balayant des pieds à la tête à plusieurs reprises, encore et toujours sans émettre le moindre bruit, ni nous faire ressentir ne serait-ce qu’un début de sensation ; ce qui était d’une angoisse sans nom. On aurait préféré que ça chatouille ou que ça picote, comme pour nos scans corporels à nous. Il y a un côté honnête au fait de passer un moment désagréable. Mais là non, rien. Même quand le rayon passait au niveau de nos yeux on était même pas ébloui. Nul.
Quatre ou cinq allers et retours et changements de couleurs, et puis pouf, les loupiotes se sont repliées, s’encastrant à nouveau au sein de leurs carlingues, les laissant lisses comme des culs de bébés, sans le moindre signe d’une césure. Peu importe de quoi cette planète et ces Drogos étaient issu·e·s, une civilisation extragalactique ou que sais-je, il fallait constater une curieuse mais tenace détestation de la moindre forme d’aspérité.
Et puis comme ils étaient apparus, les drones sont repartis, nous plantant sur place sans autre forme de procès. Même pas la politesse d’un au revoir ou d’une poignée de pince, honteux. Coup de bol, on était attentif, cette fois, donc on a pu voir dans quelle direction ils partaient, malgré leur très grande vitesse, lancés comme des balles de grav-ball par un pitcher dopé. On a même pas pris le temps de se regarder ou de se consulter, sur ce coup-là.
De toute évidence, les Drogos n’avaient pas d’intention belliqueuses à notre égard, sinon on aurait sans doute eu droit à une vaporisation en règle, leur technologie était de toute évidence bien supérieure à la nôtre, du moins à celle de notre domaine public. On pouvait sans doute prendre quelques petites initiatives supplémentaires sans y risquer notre peau. Donc on s’est mis à leur courir après pour essayer de les suivre. Peine perdue, bien entendu ; on a pas passé un carrefour avant qu’ils nous sèment.
Mais Tombal est un pro, évidemment, et avant même que Cap’ lui demande si Achille avait réussi à accrocher le moindre signal nous permettant de les pister dans le labyrinthe de la Ville, on avait une triangulation de leur écho numérique en temps réel. Classe hein ? C’est fou comme on peut se la péter dès qu’on a une IA militaire à disposition. Bon ceci étant dit, je fais le malin, même Achille était débordé par la situation et les calculs qu’elle lui imposait, donc on les a reperdus dans les 3 minutes qui ont suivies, en partie à cause de ce qu’il a identifié comme, je cite « un système hautement avancé de brouillage électro-machin-chose ». « Electro-machin-chose », c’est de moi, hein. Pardon, j’ai pas bien compris ce qu’il a dit, et j’ai pas pensé à lui faire répéter. T’façon, lui ou Larsen, le moitié du temps je bite rien à leur baratin.
L’essentiel demeurait qu’on avait une vague idée de leur dernière position avant qu’ils ne disparaissent de nos écrans, et de nouveau, c’était sans doute notre meilleure piste pour essayer de comprendre quelque chose à ce qu’il se passait sur cette foutue planète. Donc bien sûr, on s’est remis en route dans cette direction, un peu plus détendu à l’idée de ne pas être en danger de mort, mais un peu plus énervé à l’idée de moins en moins comprendre dans quoi on s’était embarqué.

Nous a fallu 20 grosses minutes pour arriver à destination. Les Drogos allaient vraiment très très vite. Inutile de vous dire que malgré les quelques changements de décor et d’ambiance le long du trajet, l’excitation de la découverte était déjà passée pour nous. Pour être honnête, on se faisait même déjà un peu chier. Une déclinaison infinie de formes similaires dans la même couleur métallique morne, des blocs et des blocs de quartiers qui finissaient fatalement par se ressembler, une monotonie angoissante, à peine rompue par de ponctuelles machineries titanesques dont le but nous échappait, c’était épuisant d’ennui.
Comprenez bien, hein ; j’aime les vérins hydrauliques, comme tout le monde, il y a quelque chose d’élégant dans un beau mouvement mécanique circulaire. Mais quand on a pas la moindre idée du but poursuivi par l’effort fourni, ça perd un peu de sa magie, quand même. Et puis merde, j’étais venu pour des trucs bizarres et exotiques à désosser moi, par pour courser des pions de Go volants sans espoir de les rattraper. J’aurais presque préféré me battre pour ma vie, à ce stade, j’aurais eu le sentiment de pas être venu pour rien. Mais bon, j’exagère, ça ne faisait que quelques heures qu’on était là, les probabilités qu’on finisse par effectivement s’amuser un peu restaient hautes, il fallait juste être patient·e·s. Ce qui, vous l’aurez peut-être deviné, n’est pas notre spécialité. Mais je vous ai déjà dit qu’on est des pros, non ?
Finalement, après vingt minutes de crissements des semelles sur la surface sablonneuse de cette foutue métropole, atténués en un bourdonnement sourd dans les casques de nos scaphandres qui nous tenaient beaucoup trop chaud, on a fini par arriver au point où Achille avait perdu la trace des Drogos. L’instant-T était assez étrange, sans qu’on sache trop pourquoi. Comme si l’atmosphère avait changée de façon imperceptible autour de nous. Une combinaison de facteurs mineurs, peut-être, d’infimes variations. Un peu comme quand l’unité de réfrigération arrête de vibrer alors qu’on avait pas remarqué qu’elle avait commencé, mais dans dix domaines différents à la fois.
C’est Achille qui nous a signalé ce qu’on avait raté avant qu’on s’aventure un peu plus loin, puisque avec notre équipement sur le dos et ce qui venait de nous arriver, on ne pouvait pas avoir l’attention concentrée sur ce qu’il aurait fallu scruter. Le facteur bruit qui nous avait échappé mais pas à notre IA sérieuse, c’était un chuintement. Certes subtil, mais global, émanant de pas moins de 150 points dispersés tout autour de notre position, de façon géométrique, selon un motif « d’une parfaite élégance mathématique » selon lui, pour ce que ça vaut. Le facteur tactile, compensé sans qu’on le sache par nos scaphandres, c’était la gravité, qui était passée d’un rapport élevé à un rapport bien plus habituel pour nous. Oui oui, la gravité avait changé à l’échelle de la planète.
Là dessus, j’admets qu’on a merdé. Mais faut nous comprendre, il y avait tellement de facteurs à prendre en compte après notre crash, tellement de trucs à gérer de partout, y compris des broutilles nulles dont je vous ai pas parlé, mais dont on a dû s’occuper aussi ! Forcément, on oublie de vérifier certains détails. Nous, quand on débarque sur une planète ou un hub, on passe du vaisseau à des bâtiments ou des plates-formes à gravité normalisée, on a pas à vérifier. Alors forcément, on oublie, c’est normal. Et puis merde, encore une fois, c’est pas notre boulot au départ, l’exploration planétaire, on est pas formé.
Enfin bref, je sais pas où j’allais avec ces conneries des sens là, mais vous avez compris l’idée. Plein de petits trucs avaient changé de partout, et Achille, puisqu’il avait littéralement l’œil et les capteurs partout où on pouvait sentir et capter, il a compris ce qui se passait. Et pendant qu’on marchait comme des imbéciles vers notre destination, il faisait tous les tests nécessaires pour comprendre le processus en cours et s’assurer qu’il ne faisait pas d’erreur dans son diagnostic. Il était sûr à environ 85% de ce qu’il avançait, ce qui était bien assez pour nous.
À savoir que la planète était doucement en train de s’adapter à nous.
Elle (faute d’un meilleur terme hein) avait déjà fini de remplacer l’intégralité de son air par un mélange strictement identique à celui que nos scaphandres nous envoyaient dans le casque depuis qu’on était sorti du vaisseau. La copie allait jusqu’à intégrer les miasmes qu’on avait importés malgré nous. Autant dire que technologiquement parlant, on était plus seulement dépassé, on était absolument largué. Larsen, en entendant ça, s’est mis à trépigner et piétiner comme un gosse à qui on aurait promis des glaces à volonté. Selon lui, rien que mettre la main sur les plans de la machinerie capable d’une prouesse telle que l’analyse de l’air sans contact des Drogos ou les machines à atmosphère ou encore les fabricateurs de miasmes, c’était la fortune assurée. Sans compter l’anticipation du plaisir scientifique de faire de la rétro-ingénierie sur les bestioles en question.
Sa joie était communicative, mais Cap’ l’a vite ramené à la raison.
On ne savait pas assez de choses pour se réjouir de quoi que ce soit pour le moment, et on n’était toujours pas à l’abri d’un truc caché dans l’atmosphère, un poison inconnu ou une merde du genre. Donc pas question d’enlever les scaphandres pour le moment, ni de partir dans tous les sens à la recherche d’une quelconque machinerie à démonter. Les Drogos nous avait laissé tranquille la première fois, mais le scan pouvait n’être qu’un avertissement pour un petit délit à leurs yeux. Attaquez une porte au pied-de-biche, on vous surveille, commencez à fouiner là où on ne veut pas vous voir, on vous vaporise.
Donc on en savait un peu plus, mais pas non plus suffisamment pour être complètement serein. Ce qui est, quand on y réfléchit bien, au bout de quelques heures d’exploration sur une planète artificielle planquée au milieu d’une étoile qu’on a éteinte et ouverte à l’aide d’une télécommande : tout à fait logique. Mais pas moins agaçant.
C’est notre côté pirate ça, on aime pas avoir à travailler trop longtemps pour arriver à nos fins. Si ç’avait été notre style, on aurait fait un autre métier hein. Genre comptable.
Mais en plus d’être inutilement méprisant, je m’égare, pardon. On était là pour essayer de suivre la piste des Drogos, faute de mieux. Donc, après avoir repris nos esprits et surtout celui de Larsen, on s’est intéressé à nos environs immédiats pour essayer de déterminer par où ils avaient pu aller pour qu’on en perde subitement la trace.
Ce qui s’est révélé assez évident, puisque à quelques pas de nous, aux abords de ce qu’on devait bien appeler un petit square, même s’il manquait cruellement d’une réelle végétation ou de la moindre fantaisie, un bâtiment jurait parmi tous les autres. Pas par sa forme ou sa couleur, évidemment, il n’était qu’un autre gigantesque bloc métallique parmi les autres, pas moins ennuyeux que les autres. Mais lui, sa porte était ouverte. On ne la voyait pas, d’ailleurs, ce n’était qu’un trou parfaitement découpé dans la façade ; ce qui se cachait derrière nous était invisible à cause d’un étrange jeu de lumières et de miroitements qui semblait bien trop complexe pour être malchanceux.
Il fallait qu’on entre. On avait pas vraiment le choix, il fallait qu’on voit de quoi il retournait. Je me suis porté volontaire.
D’un simple pas rigide et un peu timide, j’avoue, j’ai passé la porte.
Et là, pour la première fois de ma vie, je suis mort.

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