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Impossible Planète – Episode 28

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Ce furent trois longues journées de voyage. Pas tant pour leur durée propre que pour leur lourdeur et l’infinie tension qu’elles provoquèrent dans les épaules d’Agcen, à la longue. Refaire dans l’autre sens tout le trajet qui devait initialement lui permettre de fuir ses compromissions et ses trahisons pour retrouver le confort de son hypocrisie avait quelque chose d’expiatoire, certes, mais surtout de profondément douloureux. D’autant plus que lui et Hector devaient en permanence faire l’aller et retour entre leur ton quotidien détendu, échangeant des blagues et des conjectures sur ce qui les attendait sur leur planète impossible, et le ton protocolaire et froid qu’ils réservaient normalement au travail auprès de la Firme.
Ils soupçonnaient d’ailleurs La Fodragone – comme ils l’avaient baptisée – de les maintenir volontairement dans un état de quasi-paranoïa, sollicitant des entretiens à toute heure pour leur demander des précisions sur le rapport qu’Agcen avait fourni, soi-disant sur ordres de ses supérieur·e·s à l’issue de ses propres entretiens. Mais on ne leur faisait pas, évidemment ; si une partie de ses interrogations semblaient parfois légitimes et répondaient à une réelle curiosité de sa part ou de ses boss à elle, il ne faisait aucun doute que ces questionnements n’étaient, in fine, que des interrogatoires à peine déguisés. Procédure standard après une longue infiltration comme la sienne, il n’était même pas agacé, encore moins vexé.
À vrai dire, ça l’amusait plus qu’autre chose, d’autant plus qu’Hector et lui avaient mis en place tout un système de communication discrète pour aider à soutenir ses mensonges d’une façon cohérente et naturelle. C’était carrément devenu un jeu, où ils comptaient les instances de dérapage ou les inventions les plus acrobatiques pour justifier d’éléments contradictoires ou complémentaires de leurs témoignages respectifs. Il faut dire qu’elle était balaise à ce jeu, quand même, mais ils l’étaient un peu plus qu’elle ; juste ce qu’il fallait pour faire que ses doutes ne puissent jamais être suffisants pour justifier une enquête interne poussée. Qu’elle ne lâche pas l’affaire était presque flatteur, finalement.
Et de toute façon, il avait déjà gagné une bataille décisive pour la guerre qui avait été lancée dès lors qu’il avait décidé de faire demi-tour ; en convaincant Fodrego de venir avec lui pour un complément d’information, il gagnait un temps considérable sur Def-Tech et d’inévitables déploiements de ressources qui auraient rendu impossible sa désertion. Lui qui avait pris leur rencontre avancée pour un malheureux coup du sort, il était obligé de reconnaître que c’était finalement un sacré coup de bol ; ainsi qu’une remarquable manœuvre adaptative de sa part, il fallait bien le reconnaître.

Mais bon. Il pouvait penser aussi positivement qu’il le voulait, il ne faisait quand même pas le fier à l’idée de retrouver cette foutue planète qui avait causé tant d’émois à l’échelle de la Fédération, aussi légitimes soient-ils. Sans parler de lui.
Parce que ça faisait quand même six jours, depuis qu’il avait embarqué sur le vaisseau d’Hector avec, à ce moment, la ferme intention de faire le boulot pour lequel la Firme le payait. Il avait dû s’en passer des choses, sur cette foutue planète, depuis. Et même potentiellement autour d’elle ; tout était possible. Il n’y avait qu’à voir comment il avait pu changer lui-même dans ce laps de temps. Il avait passé 36 heures au sein d’Hector, à se repasser les rushs enregistrés par l’équipage pour pouvoir en faire un montage concis, pour lui et sa hiérarchie, avant de se décider à partir avec son butin, tout en essayant de se rafistoler avec des produits médicaux de qualité discutable. Et à ruminer, aussi. Il n’aurait pas su dire combien de ce temps de travail avait été perdu, en réalité, à contempler la surface intérieure de l’étoile artificielle ou à tenter de percer la surface des nuages de la planète ; juste pour ne pas penser à ce qu’il avait fait et devait encore faire pour remplir sa mission. Il n’en avait pas parlé sur son enregistrement, et pour cause, il avait honte. Cela allait bien au delà de ses blessures, elles n’étaient qu’une excuse, s’il devait être tout à fait honnête.
Ces tourbillons incessants de sentiments contradictoires pourrissaient son sommeil d’intenses cauchemars et ajoutaient encore une couche supplémentaire de fatigue à la tension induite par le jeu de dupes qu’il devait jouer en permanence, y compris, surtout, en fait, avec lui même. Il en était déjà à devoir se convaincre de nouveau du bien-fondé de sa décision à la moindre instance de doute, ce dernier sachant se glisser comme à sa pernicieuse habitude dans toutes les failles qui s’ouvraient en lui. Il était bouleversé, évidemment ; mais le savoir ne lui offrait pas le moindre réconfort, d’autant plus que la gravité de la situation et le soin qu’il devait constamment apporter à sa couverture ne lui laissait pas beaucoup d’occasions de prendre du temps pour lui.
Heureusement que son relatif repos au sein du vaisseau durant le trajet avait au moins permis à son corps de se remettre à peu près complètement de ses tristes aventures à défaut d’être au clair dans son esprit.
Mais en arrivant finalement sur place, après quelques heures d’un surprenant silence de la part d’Hector, qui avait peut-être enfin appris à faire attention à l’ambiance avant de l’ouvrir, Agcen comprit brusquement qu’il n’allait vraiment pas avoir de temps à consacrer à la moindre introspection.
Alors qu’il s’attendait à pouvoir un peu prendre son temps avec sa patronne pour visiter les environs, préparer leur intervention, éventuellement planifier sa plus importante et dernière trahison, tout en se demandant si trahir des gens pour des gens qu’on avait trahis les premiers pour les gens qu’on allait trahir en dernier, c’était vraiment de la trahison ; ses pensées furent interrompus par un soudain cri d’avertissement émanant des enceintes d’Hector.
Qui arriva trop tard.

On ne s’habitue jamais au fracas d’un missile éclatant contre un bouclier à énergie. Des années, des décennies d’espace, si vous aviez cette chance, ne peuvent donner à votre corps et votre esprit les armes pour faire comme si rien ne s’était passé ; la sensation de désorientation totale, la submersion complète des sens, tout cela est trop puissant pour être mis de côté.
Malgré tous les progrès incessants de la technologie du vol spatial, malgré toutes les innovations dans les boucliers, les systèmes de défense qui les géraient, les moteurs à gravité censés créer et maintenir une sensation de pesanteur équilibrée en toute circonstance, et tous les autres bitoniaux technologiques dont Agcen n’avait pas la moindre idée du fonctionnement ou l’existence, il fût violemment secoué dans son siège comme un antique sac à tubercules au moment de l’impact.
Certes, la partie de lui la plus rompue à ce genre de situation se dissocia instantanément de celle qui se contentait d’hurler intérieurement bordeldemerdedebordeldechiotte pour essayer d’analyser la puissance de l’impact par rapport à son expérience. Mais ce n’est pas parce qu’on arrive à réfléchir à un problème qu’on y réfléchit bien. C’était un cas assez classique de différenciation entre les travaux théoriques et leur application pratique. Dans un contexte extérieur, il aurait facilement su interpréter le fracas intérieur du vaisseau, associé au vibrato particulier de la carlingue et les gémissements de compensation des moteurs avant comme d’indéniables signes de l’utilisation de missiles balistiques, ce qui lui aurait permis de conserver un peu de sang-froid ; ces missiles étant plus souvent utilisés pour intimider qu’endommager lorsque déployés hors atmosphère.
Sauf qu’il était très clairement dans un contexte très intérieur, ce qui était très franchement contrariant. Si ses sens parvenaient à noter des détails, ils n’étaient que mis de côté pour plus tard. Il comprendrait plus tard qui l’avait attaqué, et comment ; pour le moment, il faisait de son mieux pour éviter de se blesser. Parce que si la première détonation n’avait qu’été surprenante et douloureuse pour les sens, la seconde avait décimé ce qui restait de résistance dans le bouclier énergétique et frappé la coque de plein fouet. Encore une fois, aucun risque ou presque de voir le vaisseau subir des dommages importants, mais l’impact se ressentait avec une force décuplée sans ce précieux amortissement.
Et du coup, si la ceinture de sécurité d’Agcen avait tenu le coup, bien fixée à son siège, c’était ce dernier qui n’avait pas tenu la charge ; les scientifiques et ingénieureuses qui avaient conçu le vaisseau d’Hector n’avaient pas pensé à tout, forcément. L’improbable couple de circonstance avait été violemment projeté sur le côté au moment de l’impact, gardant fort heureusement sa position de départ le temps de ce court et intense trajet vers le mur du cockpit, protégeant celui de deux qui était le plus à même de mourir d’un coup au mauvais endroit. S’en suivit une série de rebonds beaucoup plus dangereux, en rien aidés par une troisième détonation, calculée pour frapper avant que le bouclier ait eu le temps de se recharger.
Puis après une insupportable pause dans l’assaut qui ne tempéra en rien le chaos dans l’habitacle, bien qu’Agcen sut superbement en profiter pour se stabiliser de façon à acquérir une visibilité correcte des forces en présence de là où il était. Il n’eut qu’un court instant pour essayer de mettre en ordre ses perceptions embrouillées et en tirer une interprétation qui fasse sens. Un court instant de trois secondes très exactement, qui lui permit de comprendre que lui et le vaisseau derrière lui, qui devait sans doute subir le même traitement que le sien au même moment, étaient dans de très sales draps.
Il avait dû y avoir une fuite d’informations ou une autre trahison que la sienne, puisque trois vaisseaux du Consortium s’étaient positionnés sur leur trajectoire d’arrivée, puissamment armés ; étrangement préparés, d’ailleurs. Agcen eût même le temps suffisant pour reconnaître des armements peu conventionnels mobilisés dans des circonstances très singulières, et même d’autres qui ne lui disaient absolument rien. Mais il n’eut pas vraiment le temps de plus s’interroger, car son regard se posa surtout sur un objet bien spécifique qui avait été craché par le vaisseau de tête du trio, qu’il reconnaissait avec un regret si dense qu’il en devenait palpable dans sa gorge.
C’était d’autant plus cruel qu’avec les perspectives curieuses de l’espace, cet objet donnait plus l’impression de dériver paresseusement qu’autre chose. Là où un missile ou un laser à focus se déplaçait parfois si vite qu’on avait pas le temps de l’identifier, cette saloperie là vous laissait tout le temps de comprendre ce qu’elle était avant de vous en mettre plein la gueule. On l’utilisait assez rarement. Pas par correction ou par prudence, seulement parce que son utilisation dépendait de circonstances spéciales, qui, bien qu’un peu complexes à réunir, permettaient ensuite de gagner un avantage non négligeables dans un combat spatial.
Techniquement, ces engins avaient été dénommés « proto-bombes à création d’atmosphère » par leurs créateurs, qui avaient autant de talent en ingénierie militaire qu’ils manquaient de créativité littéraire. Certes, les Pirates et Militaires de la Fédération qui avaient par l’usage renommé ces bombes « bombes à vidange » n’avaient pas fait preuve d’une classe folle non plus, mais l’image était nettement plus parlante. Le principe de ces bombes était très simple : elles explosaient au moindre contact, à l’aide de simple capteurs à piston repartis tout autour du détonateur, un peu comme les mines marines à l’ancienne. Seulement, le mélange à l’intérieur était extrêmement volatile, la bombe nécessitait donc une cible ralentie à l’extrême voire immobile pour garantir son efficacité. Dans le cas présent, cela expliquait l’usage inhabituel des missiles balistiques, réduisant le bouclier énergétique à néant pour plusieurs dizaines de secondes et forçant le vaisseau à s’arrêter à coup de rétro-moteurs pour se stabiliser et espérer pouvoir repartir aussi vite que possible sans trop de dégâts.
Et donc, pourquoi « bombes à vidanges » ? Tout simplement parce que ces engins, encore une fois, n’étaient pas conçus pour faire des dégâts aux vaisseaux ou équipements. Mais pour réduire les équipages qui les habitaient à l’état de loques souffreteuses, par l’addition vicieuse de divers effets soniques, vibratoires et lumineux qui ne pouvaient avoir lieu qu’en présence de suffisamment d’air ; d’où la complexité du mélange et de la construction de ces belles saloperies.
On pourrait croire que de tels engins étaient un certain gâchis de matériel, tant ils étaient coûteux et difficiles à utiliser, mais ils étaient redoutables en plus de déclencher des effets très amusants pour des abruti·e·s tel·le·s que cielles qui peuplaient le Consortium. Mais l’essentiel était bien, malgré les réserves régulières d’esprits conservateurs, leur efficacité dans le cadre de missions de capture ; un équipage entier pouvait être neutralisé en un seul tir.
Et Agcen le savait très bien, pour avoir déjà pu utiliser un de ces jouets quelques années auparavant.
Il était donc tout à la fois rassuré sur son sort malgré cette embuscade, et dégoûté d’avoir été si bête et imprudent lors de ce nouveau voyage. Ces considérations lui sortirent bien vite de la tête, cependant, en même temps que son dernier repas, et celui d’avant, tous les deux sous des formes bien différentes, alors que la bombe heurta la coque du vaisseau et l’enveloppa d’une brume d’un blanc dangereusement pur, à l’apparence d’un éclair liquide.
Sa dernière pensée avant de s’évanouir de douleur fut de se dire qu’il n’avait, décidément, pas le cul sorti du sable.

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