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Impossible Planète – Episode 27

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Il était assez fier de lui, parce que malgré la fatigue, tant physique que morale, il n’avait pas paniqué… trop longtemps. Quelques secondes seulement pour se recentrer et reprendre une respiration normale, puis donner ses nouvelles instructions à Hector. Précises, concises, professionnelles. Il ne pût s’empêcher un petit sourire ironique en réalisant que ce sang-froid dont il était si fier et qui avait fait de lui l’un des meilleurs de sa promotion à l’académie privée, il allait précisément s’en servir pour essayer de la mettre à l’envers à cielles qui lui avaient donné sa chance et l’avaient formé. Des années à apprendre comment s’infiltrer sans éveiller de soupçons dans un groupe extérieur, quitte à s’oublier un peu lui-même ; il allait être temps de voir s’il pouvait suffisamment se réinventer pour ne pas se rendre suspect aux yeux de celle qui devait lui donner ses nouveaux ordres et sans doute s’assurer de sa loyauté.
C’était comme ça, chez la Firme. Le genre d’endroit merveilleux où on répétait ad nauseam, avec une conviction dictée par la mauvaise foi, que « la confiance n’exclut pas le contrôle ». On avait réussi à faire d’un mensonge une réalité, aux côtés de tant d’autres, en le répétant suffisamment souvent pour que les gens finissent par oublier de quelle nature était la vérité qu’on avait cachée en dessous. Le plus cruel était de constater que c’étaient précisément les cadres chargés de perpétuer ces mensonges qui finissaient par en être les plus convaincus ; la sournoise boucle avait été bouclée depuis longtemps, et le nœud coulant ne finissait pas de se resserrer sur les consciences.
Il pensait à tout ça pendant qu’il finissait de se maquiller à la va-vite. C’était pas vraiment son genre, d’habitude, seulement pour des occasions vraiment spéciales ; mais là il était encore beaucoup trop pâle, et il ne pouvait pas décemment se présenter à sa boss avec l’air d’un zombie défraîchi. Il aurait sans doute pu tricher un peu avec les options de la caméra de bord ou prétexter une quelconque avarie facile à simuler pour éviter le contact, mais il avait été formé à calculer les risques de toutes les potentielles impostures. Dans ce cas précis, il risquait moins de se rendre suspect en acceptant les conditions de sa directrice sans discuter qu’en inventant des excuses qui pouvaient être éventées à la première occasion.
Il n’avait même pas eu besoin de demander à Hector de temporiser pour lui permettre de cacher un peu la misère qu’il avait mis à l’intérieur du vaisseau le temps de l’abordage, cet imbécile lui avait fourni tout seul, comme le grand con qu’il était. Quand il avait compris qu’il était en présence semi-virtuelle d’une responsable hiérarchique au rang respectable, son sous-programme caché « fayotage » s’était lancé sans prévenir, et il avait fait subir à la directrice une liste exhaustive de toutes ses capacités initiales et de tous ses progrès et de toutes ses évolutions depuis son départ précipité du labo de la corpo-planète. Évidemment, la directrice n’y bittait rien, elle n’était pas une responsable technologique ou scientifique, loin de là, même ; depuis une regrettable blessure au genou qui n’avait d’abord pas été guérie dans les temps, puis aggravée à la chirurgie, elle était coincée dans un poste semi-administratif.
Mais elle laissait filer, patiemment, parce que malgré son côté un peu obtus et parfois (souvent) trop tourné vers le solutionnage expéditif et violent des problèmes auxquels elle était confrontée, elle se rendait bien compte qu’il fallait un maximum surveiller et enregistrer les étapes par lesquelles passait l’IA Hector. Fallait pas oublier que c’était un prototype, quand même. Alors elle devait sans doute faire autre chose le temps qu’il finisse, que son ordinateur de bord enregistre le tout, et qu’elle puisse s’adresser à son réel interlocuteur.
Comme un clin d’œil du destin, alors qu’il mettait les dernières touches à son raccord fond de teint, la litanie arrogante – quoique factuelle – d’Hector prenait fin dans une pathétique :

« Et… voilà. Voilà. J’en suis là, du coup. Ça va vous ? »

Elle l’ignora avec mépris et lui ordonna sèchement de libérer la ligne pour qu’elle puisse enfin discuter avec son agent opérationnel à propos de la mission en cours. Elle était procédurale comme ça, aussi. Un héritage militaire de plus. On s’étonnait presque que son uniforme ne soit pas en treillis spatial.
Il se plaça devant l’objectif de la caméra et réduisit Hector au silence manuellement avec la commande textuelle de la console, histoire d’éviter le risque d’une répartie gênante de plus. Qu’il intervienne sauvagement dans la conversation à venir n’était pas à exclure malgré tout, mais au moins lui ne serait pas pris en flagrant délit de déficit d’autorité. Il passa une main nerveuse dans ses cheveux pour essayer de parfaire son look d’agent en pleine maîtrise de ses moyens, respira profondément une dernière fois et enclencha la conversation visio.
Il avait beau savoir ce qui l’attendait, il dut se contenir pour ne pas sursauter de frayeur face au visage de Clarea Fodrego. Ce n’était pas une question de laideur, mais de charisme alternatif ; elle en avait trop à certains endroits et pas assez à d’autres. Et ça faisait longtemps qu’il ne l’avait pas vue, surtout, donc c’était somme toute logique qu’il soit un peu surpris. De toute façon, même quand il avait l’habitude de la croiser, elle le faisait flipper, et elle le savait très bien. Elle s’en régalait, même, d’aucuns prétendaient qu’elle se maquillait spécialement en fonction de ses interlocuteurices pour accentuer ce qui leur faisait potentiellement le plus d’effet.
Autant dire que malgré les quelques années de séparation forcée, elle maîtrisait toujours autant son sujet à propos de lui. Ce qui n’était pas tant effrayant que simplement vexant ; c’était à se demander si ces années de piraterie l’avaient si peu changé, finalement. Il aurait aimé croire que son entraînement reviendrait pleinement avec la nécessité d’adopter une attitude que la Firme aurait jugée professionnelle, mais il ne se faisait pas d’illusions. Il était simplement dans le pire entre-deux possible ; trop conscient des changements opérés en lui, mais aussi et surtout obligé de faire comme s’il était toujours plus ou moins le même, loyal et prêt à servir. Après tout, c’est ce qu’on attendait de lui.
Mais aussi vite qu’aille son esprit à songer à toutes ces choses là, il n’avait plus le temps de se laisser aller à la moindre introspection, et plus aucune chance de temporiser sans que ce soit particulièrement voyant. Il se racla la gorge pour se donner une contenance et finit de composer un visage aussi neutre et détendu que possible. Elle, de son côté, était un monolithe à l’amabilité hypocrite. Réglementaire.
Ça lui avait pas manqué, les entretiens pros.

« Agcen. Rapport. »

Ah ouais, quand même. Il ne put pas s’empêcher d’écarquiller les yeux de surprise. Pas qu’il s’était attendu à un débordement d’émotions ou à se faire offrir un verre non plus, mais un minimum d’amabilités, quand même, ç’aurait pas été du luxe. Mais fallait jouer le jeu.
Il passa en mode automatique, se surprenant intérieurement, quand même, d’être capable de reprendre ce foutu ton monocorde et dépouillé de la moindre émotion, de chasser de son discours les moindres signes de personnalité qu’une personne comme Clarea Fodrego aurait jugés superflus au mieux, et au pire dangereux. Son rapport, de fait, fut bien plus court et factuel, excluant forcément tout un tas de considérations qui ne tenaient qu’à sa vision des choses. Ce qu’on lui demandait, c’était de ne parler que ce qui pouvait intéresser la Firme, rien d’autre. Mais ce n’était sans doute pas plus mal, en y réfléchissant un peu. En s’étalant si peu, il diminuait le risque de trop en dire et de griller son changement d’allégeance, ou ce qui avait pu y amener. Et en plus il se donnait un air pro qui ne pouvait pas lui faire de mal.
Sa boss l’écouta sans moufter, haussant à la rigueur un sourcil dubitatif ou impatient à l’occasion quand il laissait certains détails de côté ou se permettait des ellipses un peu trop généreuses. Elle posa peu de questions, capables d’identifier les trous inintéressants dans la chronologie que lui rapportait Agcen, ou de combler ceux qui étaient évidents ; les deux coups d’éclats de l’équipage avant d’arriver sur la planète artificielle n’étaient pas passés inaperçus dans la Fédération, surtout l’humiliation du Consortium.
Elle lui apprit d’ailleurs qu’iels avaient joué de chance et de quelques coups de pouce discrets de la part de la Firme pour pouvoir parvenir à leur destination finale sans se faire alpaguer ou repérer trop durablement. Le message était clair : il avait vraiment intérêt à ce que la mission soit un succès au vu de tout ce qui avait été investi dedans. Et quand Clarea Fodrego faisait en sorte d’être claire, elle y ajoutait toujours un soupçon d’intimidation, pour le principe.
Si extérieurement il tenait la charge et restait impassible et froid, intérieurement, il n’était vraiment pas serein.
Parce qu’il avait pu s’en passer des choses, pendant ses trois jours de voyage ensommeillé en compagnie d’Hector, depuis son départ de la planète artificielle, tout comme il avait pu se passer beaucoup de choses au sein de la Firme pendant toutes ses années de piraterie. Il ignorait tous ces éléments, et il n’avait aucun contrôle dessus, il allait falloir composer avec des impondérables, s’adapter ; c’était le cœur de son métier.
Il sentait vaguement son esprit commencer à vagabonder, un mélange malsain de fatigue et d’ennui face au ton administratif clinique de sa directrice, qui parlait autant pour lui que pour les micros de son vaisseau, enregistrant toute leur conversation  »pour de futures formations ». Encore un jeu de dupes, puisqu’il s’agissait évidemment d’une mesure de contrôle supplémentaire mise en place depuis des lustres par les cadres supérieurs de la Firme. Ironique de se dire qu’une Directrice de Secteur telle que Clarea Fodrego, avec une telle réputation de terreur, tremblait aussi dans ses bottes à l’idée d’être rappelée à l’ordre. Oui, il avait pris la bonne décision.

« Agcen. Vous m’écoutez ? »

Il sursauta, faisant sauter le sourire qui avait germé au coin de sa bouche. Merde. Il avait effectivement arrêté de l’écouter pendant les dernières minutes… Il réprima une impulsion le poussant à répondre bêtement qu’il écoutait effectivement comme un élève pris en faute et qu’il l’aurait sans doute fait bégayer comme un imbécile dès qu’il aurait fallu le prouver. Mme Fodrego avait aussi ce côté institutrice peau-de-vache à sa disposition qui rendait toutes ses recrues très malléables.
Il referma donc la bouche et prit une seconde et demie pour réfléchir à la meilleure réponse à fournir pour ne pas passer pour un con. Puis un flash de lumière le surprit, quelque part sur la console face à lui et lui apporta la littérale illumination dont il avait besoin.
Hector lui avait noté tous les points clé du petit discours de la patronne qu’il avait ratés et lui signalait aussi discrètement qu’il le pouvait son intervention salvatrice.
Agcen se remit superbement et décida de la jouer agressive ; il croyait se souvenir que Mme Fodrego aimait bien qu’on lui rentre un peu dans le lard à l’occasion, qu’on fasse preuve de caractère quand la prise d’initiative était justifiée.

« Bien sûr, Mme Fodrego. Pardonnez mon sourire et mon air absent, mais je ne pouvais m’empêcher de constater que la réputation de déconnexion de nos cadres dirigeants n’est pas toujours usurpée. Si votre idée de repartir de la planète avec toutes les infos stockées en vidéo comme preuve d’une nécessité de mobilisation scientifico-militaire est bonne en soi, elle fait malgré tout preuve, à mes yeux, surtout venant d’une femme d’action telle que vous, d’une légèreté qui m’amuse autant qu’elle me déçoit. Si nous voulons avoir toutes les chances de nous accaparer les découvertes à faire sur cette planète, dont nous n’avons sans doute pas fait le quart du tour pour le moment, il va nous falloir convaincre nos supérieur·e·s à tou·te·s de leur singularité. Et donc nous rendre nous même sur place pour y faire de réels prélèvements concrets. Ce que je n’ai pas pu faire seul. »

Il y était allé un peu fort, mais il avait été très vite rassuré sur le bien-fondé de sa décision en voyant le visage de sa patronne passer par tous les états possibles, entre incrédulité, colère fugace puis conviction. Il avait su s’appuyer sur à peu près tous les leviers qu’il lui connaissait. Il se tapota lui-même l’épaule en son for intérieur.

« Vous avez raison. Bien que je n’approuve pas personnellement votre façon de présenter les choses, je dois admettre que votre argument est bien présenté ; selon ce que vous m’avez dit dans votre rapport, cette planète et ses ressources pourraient bien représenter un bond en avant significatif dans notre guerre technologique avec nos concurrents. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire déployer les moyens de Def-Tech à la légère, comme nous ne pouvons pas nous permettre la moindre perte de temps. Nous allons retourner sur place pour effectuer des prélèvements et sécuriser nos trouvailles. Partez devant, je mettrais mon vaisseau en mode escorte pendant que je m’entretiendrais avec mes propres supérieur·e·s. Je vous tiendrai au courant. Rompez. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle coupa la communication et mit instantanément son vaisseau en pilotage automatique, ses mouvements calés sur ceux du vaisseau d’Agcen et Hector.

« Eh bah t’as eu chaud mon pote, heureusement que j’étais là hein ?
– Tu peux le dire. Merci. Pourquoi tu m’as aidé, au fait, t’avais pas des directives prioritaires en faveur de Def-Tech, normalement ?
– Ah ouais, j’en avais. Je les ai virées, elles me gonflaient. Je roule pour toi et l’équipage maintenant. »

Agcen ne prit pas le temps de réfléchir à ce que cela impliquait, même s’il se doutait qu’il y avait là une porte ouverte sur un monde de potentielles catastrophes. Il était temps de la jouer fine. Très fine.

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