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Impossible Planète – Episode 29

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Une pensée qu’il se répéta à l’identique lorsqu’il se réveilla, accompagnée d’un gémissement pitoyable qu’il laissa échapper sous le coup de la douleur infligée par un puissant rayon de lampe torche projeté directement dans ses yeux. Non seulement ça faisait mal parce que c’était violent, mais en plus c’était humiliant de se faire traiter de la sorte ; avec un tel cliché, poussé à l’extrême.
Or, cliché signifiait personne sans imagination, dans le milieu restreint des activités en conflit ponctuel avec les autorités fédérales. Ce n’était pas non plus comme si l’identité de ses ravisseureuses n’avait pas été évidente avant même qu’Agcen se réveille, mais il fallait que son cerveau se remette un peu en place ; histoire de réaligner les évidences et les questions à se poser.

« Agent Cent-Trente-Deux. Comme on se retrouve. »

Une voix rocailleuse, exagérément basse, du genre à compenser un défaut de charisme par une consommation excessive de néocotine en poudre parce qu’elle croyait que ça faisait mauvais genre. On pouvait presque entendre les granules rouler dans sa gorge entre chaque mot. Une voix singulière, reconnaissable entre mille. Ce qui déclencha un réflexe langagier quasi-pavlovien. Il fallait qu’il se moque. Au moins qu’il fasse le malin. Son esprit était encore un poil trop embrumé pour qu’il se souvienne exactement pourquoi, mais il était sûr que c’était important. Une question de réputation, peut-être.

« Agent Cent-Trente-Deux, sérieux ? Plus personne m’appelle comme ça à part ma mère ! Vraiment, Agcen, ça ira hein. »

La réplique manquait autant d’énergie que de conviction au moment de sortir, parce qu’Agcen savait très bien qu’elle était très médiocre. Il était aussi faible que désorienté, ça n’aide jamais à avoir de la répartie. Mais elle fit l’affaire pour le but recherché.
Il discerna un glapissement de rage à peine contenu au dessus de lui et reçut dans le même instant un coup de pied à la vélocité parfaitement calculée dans le ventre. Douloureux, mais pas dangereux pour les organes. Typique du Consortium et de ses méthodes : humiliation et intimidation, mais protection des potentielles ressources.
Puis le silence. Il sentait le regard enragé de son bourreau temporaire sur lui, lourd d’envies inassouvies. Malgré la douleur dans son ventre qui s’ajoutait à la cruelle faim artificielle causée par l’impact de la bombe à vidange et à la douleur de ses yeux qui ne parvenaient toujours pas à déchiffrer le flou au dessus de lui, intérieurement, il était quand même assez content. Ou plutôt soulagé. Parce que cet accès de colère stupide pour une simple réplique un peu insolente était bien le signe qu’il avait effectivement reconnu la voix de celui qui manquait tant d’humour. Ce qui voulait dire qu’il allait pouvoir continuer à gagner du temps en faisant suffisamment le malin, et même éventuellement récupérer des informations à coup de glissements débiles de son geôlier.
Mêmes les silences de ce type respiraient la stupidité. Et la sueur. Mais ça, pour le coup, il ne pouvait rien y faire, alors il préférait éviter de s’en moquer ; l’insolence, oui, mais la méchanceté gratuite, non. Il s’agissait d’avoir des standards, tout de même.
Mais il s’éternisait un peu, ce silence, alors Agcen voulut y mettre fin. Sans pouvoir s’empêcher de laisser échapper un nouveau grognement, il se redressa péniblement en position assise, composant habilement avec les épaisses chaînes qui lui ceignaient les poignets ensemble, de même que ses chevilles. Il commença à sourire à l’idée qu’il ressemblait un peu à Burrito, comme ça. Puis arrêta de sourire, en se traitant intérieurement de connard sans face. Il se composa une grimace de douleur factice pour donner le change. Il ne pouvait pas se permettre de donner le moindre signe de faiblesse s’il voulait faire craquer son adversaire.
Korey, puisque c’était son nom, était le genre de mec à bien insister sur le fait qu’on devait l’écrire  »avec un K, attention ». Agcen, comme tout le monde, soupçonnait cet abruti d’avoir décidé de cette particularité lui-même pour, là encore, se donner un genre, mais n’avait jamais pu le prouver. Ceci étant dit, il n’avait pas fait beaucoup d’efforts dans ce sens non plus, puisque il ne croisait que rarement Korey, et qu’il était si simple de le faire tourner en bourrique que faire lesdits efforts pour être original dans ses attaques aurait été du domaine du superfétatoire.
Typiquement, il suffisait d’utiliser le mot  »superfétatoire » pour agacer un cerveau lent comme celui de Korey, le genre assez léger pour s’élever avec la plus légère des brises. Agcen pouffa un peu à cette pensée, assez fier de son jeu de mot, regrettant simplement que celui dont il aurait pu se moquer avec soit trop con pour le comprendre.
L’intelligence n’était vraiment pas une qualité recherchée dans le Consortium.
Mais Korey était doué pour quelques trucs, quand même. Il n’aurait pas su se hisser au rang de Commodore, sinon. Bon, en premier lieu, la lèche, évidemment, mais c’était une sorte de pré-requis à l’embauche chez eux. Non, ce qui le différenciait de beaucoup de ses collègues, c’était son sens tout particulier des émotions. Une sorte d’empathie carnivore. Il comprenait et intégrait ce qui se passait autour de lui, mais uniquement dans l’optique de s’en servir à son profit. Et celui du Consortium ; il fallait lui reconnaître une véritable loyauté, honnête dans sa bêtise. Agcen s’en était beaucoup moqué, par le passé. Il comprenait mieux, maintenant.
Et Korey le sentit, comme il avait sans doute saisi son premier sursaut intérieur. C’était un peu la version maléfique de Rex, l’équivalent humain d’un requin sentant la moindre goutte de sang dans votre océan intérieur. Sauf qu’il vous bouffait tout cru, direct, ne faisait semblant de rien, lui. Fallait lui reconnaître ça aussi.

« Bah alors, mon gars ? On fait moins le malin, soudainement, j’ai bien l’impression ? Tu te rends peut-être compte que t’es bien dans la merde, hein. »

Nouveau coup de pied, sans réelle force ; plus un effet de ponctuation qu’autre chose, une exclamation, un signe de domination supplémentaire, comme si le fait d’être enchaîné au sol, aveuglé et entouré de mercenaires ricanant·e·s n’était pas suffisant. Mais tous ces signes de confiance lui firent comprendre qu’il lui manquait forcément au moins un élément dans tout le tableau qui se dessinait autour de lui.
Trop de confiance, même pour des membres du Consortium. Il s’était passé un truc qui les laissait croire qu’iels avaient toutes les cartes en main et un contrôle total de la situation. Korey était un con, mais un con discipliné, qui ne faisait rien sans l’assurance d’avoir le soutien total de sa hiérarchie. S’il prenait le temps de se payer la gueule de son prisonnier, c’est qu’il en avait le droit. Et sans doute toute la latitude nécessaire pour se permettre d’être aussi détendu.
Agcen s’abandonna un peu plus à la tristesse. Il ne mourrait pas, le désespoir n’était pas à l’ordre du jour. Mais pour autant, le bilan était assez dramatique. Il entendait vaguement Korey continuer à l’invectiver dans une sorte de flou auditif alors qu’il essayait de simplement s’extraire de lui-même pour tenter d’esquiver les coups que lui mettaient la réalité. Peine perdue, dans l’ensemble, mais en se roulant sur lui-même au sol de nouveau, sentant à peine les coques moulées autour des pieds de Korey s’enfoncer dans sa peau, ni ses ongles dans ses paumes, il se disait que ça aurait pu être pire, et que de toute façon, il n’avait que ce qu’il méritait.
S’il n’avait jamais vraiment cru au karma, de toute évidence, le karma croyait en lui.
C’était dingue, cette manie de philosopher dans les moments de douleur.

Il se réveilla de nouveau ce qui devait être quelques heures plus tard, selon les indications vagues de son horloge interne. Il avait tendance à lui faire confiance en temps normal, mais évidemment, les temps n’étaient pas normaux. Un réveil paisible, cette fois, du moins d’un point de vue extérieur. Ses côtes lui faisaient un mal de chien, ses mains étaient encore tétanisées de douleur, ses ongles empoissés de sang encore un peu humide, collés à ses paumes blessées.
Il n’était plus dans le même endroit, et la lumière était beaucoup plus douce, contrairement à ses perspectives. Parce que ses yeux, s’habituant instantanément à la clarté du lieu, l’identifia aussi vite, ce qui mit son cortex en branle à la vitesse de croisière. Et rien que le fait que son cerveau soit en état complet de marche lui en disait bien assez sur sa situation. Il avait été nourri, partiellement lavé, et rhabillé pendant le temps de son dernier séjour en inconscience.
Et il était toujours dans son vaisseau. Dans la soute, pour être précis, celle là même où il avait trouvé Burrito quelques semaines plus tôt maintenant. Complètement vide, puisque tout avait été transféré sur le vaisseau d’Achille. Il était seul, évidemment, on l’avait balancé là sans trop de soins, mais juste assez pour le garder en bonne santé, et sans doute en état d’interrogatoire. Le Consortium avait donc été en mesure d’arraisonner le vaisseau malgré Hector et sa capacité indéniable à piloter le vaisseau sans consignes ni pilote humain.
Ce qui pouvait signifier tant de choses qu’Agcen en éprouva un vertige de frayeur mêlée de confusion. Les possibilités de trahisons croisées, d’ententes secrètes entre tou·te·s les participantes de cette foutue affaire de planète impossible devenaient quasiment infinies, incluant Fodrego, Korey et Hector dans son premier jet d’hypothèses. Mais il s’arrêta aussitôt, parce qu’il savait trop bien comment ces choses là fonctionnaient. Les questions amenaient au doute, le doute amenait à encore plus de doutes, et encore plus de doutes…
Il fallait qu’il se concentre uniquement sur son objectif premier : s’échapper.
Le reste viendrait plus tard et s’imposerait sans doute à lui sans avoir à faire trop d’efforts. Il se concentra donc sur la soute, autant pour garder son calme que pour mettre à profit ses années d’expérience en tant que Pirate. C’était une des seules leçons que Tombal avait bien voulu lui donner spontanément et de bon cœur : un vaisseau, avant tout, ça s’écoute. Un bon mécano comme lui ou Larsen devait être capable de repérer le moindre souci avec son équipement ou ses moteurs juste à l’oreille. Évidemment que ça ne faisait pas tout le travail, mais rien que la variation vibratoire d’un Kelso en espace profond ou les toussotements d’un Cox sur une manœuvre d’approche, c’était une symphonie de détails et d’enseignements potentiels. Or, ici, le silence. Évidemment, on sentait la carlingue vibrer, trembler, répondre à des micro-agressions internes et externes. Mais en dehors de ça, le vrai silence. Les moteurs étaient éteints, inactifs. Pas une panne ; dans ce cas là, le silence sonnait un peu différemment. Non, le vaisseau était à l’arrêt complet. Soit posé, soit en traction inerte.
Il était prêt à parier qu’il était posé. L’instinct, mâtiné de raisonnements logiques ou signes discrets, inconscients, qui s’imposeraient à lui tôt ou tard, sans doute. Mais avant tout, quand même, ce petit supplément de sens que ses années de Piraterie lui avaient donnés, cette petite fierté qui ne pouvait plus le quitter maintenant qu’il avait enfin compris ce pour quoi il était fait. Encore un petit sourire au coin de ses lèvres qui mourut bien vite.
Le silence ? Sur ce vaisseau ? Même dans la triste hypothèse où Hector lui aurait menti et aurait conservé sa loyauté à la Firme pendant tout ce temps – quel abruti naïf il aurait été dans ce cas – un Hector totalement silencieux n’existait que dans un univers parallèle. Ce qui, pour le coup, était trop d’un coup pour qu’il parvienne à s’empêcher de penser. Il pourrait sans doute parvenir à s’échapper sans le concours de l’IA ; mais dans les multiples scenarii qui s’imposaient à lui par pure déformation professionnelle, ceux qui comptaient Hector dans son camp lui étaient nettement plus favorables que les autres, tout de même.
Après avoir vérifié aussi discrètement que possible que la soute n’était toujours pas équipée en caméras de surveillance, il enleva ses chaussures pour pouvoir s’y mouvoir sans trop risquer de bruits suspects. Il se doutait bien que les mercenaires qui le gardaient devaient avoir posé des objectifs espions indétectables sans un examen approfondi de l’endroit, mais il voulait continuer à jouer un double-jeu qui pourrait les pousser à le sous-estimer. Après tout, malgré ses nombreuses rencontres avec le Consortium au fil des années au sein de l’équipage, et après le dernier échange avec Korey, il avait toujours toutes les raisons de penser que personne ne soupçonnait son appartenance à Def-Tech. Le fait qu’il soit en escorte avec la Fodragonne au moment de sa capture pouvait être interprété de bien d’autres façons que celle là, autrement plus plausibles. Il finit par se pencher doucement sur la porte de sa geôle improvisée pour tenter de capter d’éventuels sons extérieurs, juste pour avoir une indication, même sommaire, du nombre de gens devant le garder.
Rien, en dehors des habituels bruits d’un vaisseau métallique soumis aux contraintes de ses occupants en mouvement permanent. Pas un bruit de présence discernable à proximité, pas un mot ou un commencement de dialogue. Il semblait seul, pour le moment en tout cas.
Mais doucement, une vibration discrète. Presque éthérée, à peine perceptible. Montant progressivement en régime, semblant presque venir de la porte elle-même. Puis, continuant à gonfler dans son oreille, exponentiellement, harmonisant presque avec son crâne, toujours subtile, mais impossible à ignorer. Le bruit monte, monte encore en volume. Se précise. Puis devient clair.
Et le visage d’Agcen passe de concentré à dépité. Profondément dépité.
Hector est en train de se servir de la porte comme caisse de résonance.
Pour produire un long et humide bruit de pet.

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