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Gueule de Truie, Justine Niogret

Frontier Psychiatrist – The Avalanches (extrait de l’album Since I Left You)

Je m’apprête à sans doute écrire une des chroniques les plus compliquées de blog pour moi depuis que je l’ai créé. Et je pèse mes mots ; il s’est passé un truc, avec ce roman, et je ne me l’explique pas vraiment. Commençons par le début. Gueule de Truie a ce que j’appelle une réputation. « Difficile », « âpre », « terrible », que d’adjectifs n’ai-je pas entendus à son propos, tout en parvenant par un miracle assez nébuleux à me préserver de la moindre donnée concernant son contenu réel. Des ressentis, j’en ai glanés, oui, mais aucun élément qui m’aurait empêché de m’y plonger vierge de trop gros préjugés.
On peut donc dire que j’étais prévenu, mais pas spoilé ; sans doute un bon équilibre pour un ouvrage tel que celui-ci. Mais alors pourquoi une chronique compliquée ? Parce que je ne sais pas, tout simplement. Je suis là, relativement à chaud après avoir refermé cet ouvrage singulier, et je ne saurais exactement verbaliser mon impression finale : je déteste ça, très franchement.
Et pourtant, j’en ai ressenti, des choses, pendant cette lecture. Le mieux, c’est sans doute que je vous raconte tout ça, on verra si on y voit plus clair arrivé au bout.
En route.

Gueule de Truie vit dans un monde détruit par le Flache. Il travaille comme Cavale pour les Pères, sous le masque qui lui a donné son nom. Il traque les Gens, et il les tue, pour définitivement nettoyer le monde de ses dernières traces d’humanité après l’Apocalypse. Et il est doué pour ça. Sauf qu’il rencontre une fille. Elle est bizarre, elle dit rien. Et elle a une boîte en métal. Il devrait la tuer. Mais il ne le fait pas. Et iels se mettent à voyager ensemble. Vers l’origine de la fin du monde.

Alors d’abord, oui, évidemment, il faut admettre une chose : c’est dur. Moi ç’a été, parce que je suis proche d’un monstre sans émotions quand je lis, donc pas de haut-le-cœur à signaler ou de frisson de dégout, mais nul doute que pour des sensibilités un peu plus prononcées que la mienne, un avertissement s’impose. Gueule de Truie n’est pas un héros, non. Pas un anti-héros non plus. Gueule de Truie est le méchant de sa propre histoire. Gueule de Truie est un immonde et absolu salopard. On le comprend très vite, et il n’y a pas de subtilité à chercher, Justine Niogret, à cet égard, ne fait pas dans le détail.
Gueule de Truie n’est rien d’autre que le portrait en chair, en os et en sang d’un monde qui a complètement et irrémédiablement pété les plombs. Déjà, en admettant ça d’emblée, on s’évite, je pense, pas mal de contorsions mentales. Il n’est pas question de nous faire vivre le voyage du héros, il n’est question que de nous montrer un univers de maladie, mentale comme physique, un changement de paradigme complet et brutal dans son absence de compromis. Grosse tarte dans la gueule, en somme.

Bon et ça, moi, littérairement, je dois dire, ça me parle. Je crois même pouvoir dire que j’aime bien. Beaucoup. Parce que c’est une altérité rare, que livre Justine Niogret, avec ce roman, et de façon extrêmement solide. Crédible à la fois dans les éléments de ce monde en perdition, et dans les éléments de la perdition mentale complète de notre protagoniste si parfaitement détestable qu’il en deviendrait presque palpable. Alors du coup, c’est comme pour After®. D’abord et avant tout : respect. Parce qu’il y a une démarche, une volonté de faire quelque chose qui change, vraiment, et de le faire à fond, avec ambition, et avec les moyens qui y correspondent. Ça tient à des astuces typographiques (super malines), à des références aussi amusantes que propices au grincement de dents, et à tout un tas de petits ajustements au fil du récit qui laissent autant deviner le travail acharné que simplement des super bonnes idées. Le concept global fonctionne, ce qui à mes yeux, avec un tel cadre et une telle réalisation, n’était absolument pas gagné d’office.

Et de fait, je ne peux pas non plus dire que malgré cette réussite globale, il n’y ait pas des trucs qui coincent à pointer du doigt à mes yeux. Forcément, j’aurais été beaucoup plus enthousiaste dès le départ, sinon. D’abord, il y a, à cause du cadrage interne, une certaine nébulosité dont il faut parfois se dépatouiller. Gueule de Truie n’est pas fiable, et ce qui passe par ses yeux n’est pas toujours très clair. Pour être tout à fait transparent, une fois arrivé au bout, je ne suis pas certain de pouvoir affirmer avoir tout compris, ce qui est aussi dommage que frustrant. Alors certes, c’est plutôt cohérent avec la folie de ce protagoniste si particulier, mais quand même ; je crains que certains choix de parti-pris aient mené à une certaine et fort dommageable confusion ponctuelle.
Et de la même manière, je dois dire que le style m’a aussi un peu trop souvent posé problème. À la fois pour des raisons de pure sensibilité personnelle qui ne sont pas à reprocher à Justine Niogret – je n’aime pas les discours trop ampoulés et stylisés, qu’ils se justifient pleinement dans la diégèse ou pas, c’est comme ça – et par souci de cohérence d’ensemble. Parce que le texte me semblait avoir du mal à se décider entre, d’un côté, une certaine aridité fort convenable, parce que âpre et en accord avec l’ambiance dégueulasse de ce monde moribond ; et de l’autre, un style beaucoup plus lyrique et enlevée, créatif, que je trouvais à chaque fois beaucoup trop léger dans le ton et soutenu dans le registre, jurant de fait avec ces personnages à peine capables de s’exprimer correctement le reste du temps.

Alors il demeure que ces envolées se justifient la plupart du temps, à la perspective du roman dans son entièreté, mais il demeure également que sur ces moments, j’ai systématiquement tiqué. Tout en appréciant au plus premier des degrés la capacité de Justine Niogret, dans ces moments, à tout de même taper juste au moins 4 fois sur 5 : c’est insupportable. Parce que c’est ça qui m’ennuie, finalement ; cette cohabitation permanente entre le sublime et le pénible, littérairement comme narrativement. Parce que Gueule de Truie est un salopard et une horloge cassée, mais, comme on le sait bien, ça ne l’empêche pas de donner la bonne heure à intervalle régulier. Et se faire dire des choses vraies et désagréables, c’est d’autant plus gênant quand ça vient d’une ordure pareille. Et en même temps, ça leur confère presque encore plus de poids. Alors on gamberge, quand on a un peu d’instinct d’autocritique. Je crois que j’en ai : j’ai gambergé. Lire Gueule de Truie, c’est un peu comme se manger une soufflante par un·e parent·e acariâtre alors qu’on a *vraiment* fait une connerie, pour une fois. Il y a un sentiment d’injustice latent, et en même temps on sait que c’est mérité ; on ne sait pas trop sur quel pied danser, et ne demeure finalement qu’un certain malaise qui peut avec un peu de chance se muer en catharsis.

Sacré roman. Réputation amplement méritée, sans l’ombre d’un doute. Alors est-ce que j’ai aimé, vraiment, impossible à dire. Mais c’est même pas le plus important, finalement. L’important, l’essentiel, c’est que ce roman, je ne vais certainement pas l’oublier. Il va me rester quelques part, dans un coin de la tête, à hurler et péter des trucs le temps de se calmer et de comprendre exactement ce qui se cache dedans. Et je ne doute pas qu’il finira exactement avec un statut similaire à un Symphonie Atomique à mes yeux : j’aurais peut-être pas été dithyrambique au moment de la chronique, mais avec le temps, une place va se faire, et l’excellence se fera définitivement jour. Ça ne le rendra pas plus facile à conseiller, mais il sera là pour qui saura lui donner sa chance.
Gueule de Truie est un roman audacieux, à de très nombreux égards, bien au delà du simple statut de son personnage principal et de ses complexités propres. Ce roman tente des choses, se confronte pleine bourre à une réelle et importante altérité, quitte à provoquer des frictions douloureuses ; et il le fait quand même globalement bien. Il faut faire ça, régulièrement, c’est salvateur ; ça remet les choses en perspective. Je ne pourrais jamais jurer avoir pris un immense ou infini plaisir à lire ce roman, mais je ne regretterai certainement jamais, jamais, de l’avoir lu, et encore moins chroniqué. Ce roman m’a bousculé de la meilleure des manières.
Respect total à son autrice, et à charge d’un autre pogo littéraire que j’attendrai avec prudence, certes, mais les bras grands ouverts.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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