No rest for the wicked, bay-bay !
SP RL – Entre mille eaux, Lucile Moyano
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J’ai pas essayé très fort, j’ai pas de problème à l’admettre. Le fait est qu’après la lecture et la chronique de C’était ça ou mourir, j’étais mentalement drainé, et l’ouvrage de reprise était un peu condamné à souffrir de la transition. Et de fait, passer d’un bouquin sur les épreuves de la migration à un autre sur un roman à base de First World Problems, bon. Disons que le contexte a exacerbé les réservations que je peux d’ordinaire avoir sur le genre de récit que propose ici Lucile Moyano. L’exploration de sentiments bourgeois nés d’une situation qui ne peut se produire que lorsque ses participant·e·s n’ont vraiment pas d’autres soucis que ceux qu’ils se créent eux-mêmes, ç’a tendance à me souler de base ; mais alors quand en plus les racines desdits soucis ne me parlent absolument pas et me semblent puer la mesquinerie et l’égoïsme, ça rend la lecture impossible sans lever les yeux au ciel toutes les pages. Cette héroïne jalouse de son mec qui lui fout la pression pour avoir un enfant et accepte de servir de fournisseur de sperme pour le couple lesbien du dessus sans la prévenir : même si dit comme ça c’est surtout lui qui sonne comme étant le problème de base – et ça s’entend – tout le monde est nul dans cette histoire.
Cas typique d’incompatibilité d’humeurs ; il n’y a même pas lieu de porter le moindre jugement qualitatif, et pas seulement parce que je n’ai lu que 47 pages. Même le mieux écrit du monde, ce genre d’histoire ne m’intéresse juste pas, parce qu’elle part de prémisses qui à mes yeux sont obsolètes : les interrogations sociales qu’elles porte émanent à mes yeux d’un modèle qu’il faudrait bien plus interroger que les symptômes qu’interroge ici l’autrice.
SP RL – La piqûre d’abeille, Paul Murray
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Officiellement la lecture avec laquelle je termine ma Rentrée !
Cas plus complexe ici : c’est vraiment très bien. Certes, je ne suis toujours pas fan de la formule « drame familial XXL à base de secret bouleversant la perception des apparences protégées par une étrange omerta », mais honnêtement, je n’ai arrêté cette lecture que par contrainte de temps. Près de 700 pages, en ce moment, c’est trop pour moi ; j’ai d’autres bouquins auxquels m’intéresser et des SP à honorer dans des délais acceptables.
Mais pour le quart que j’ai lu, je dois bien dire que c’est de la très belle ouvrage. Le roman propose le portrait en profondeur d’une cellule familiale en pleine implosion, avec des changements de points de vue au fil du processus, venant éclairer les différentes perspectives qui la composent pour bien nous faire comprendre la complexité des problèmes qui se posent à chacun·e. C’est précis, subtil, exhaustif sans être indigeste, même si c’est quand même, il faut le dire, assez déprimant dans sa dimension dramatique à échelle humaine ; Paul Murray dresse le portrait de générations en conflit permanent à cause d’un éclatement total des liens, d’une incapacité chronique à communiquer sainement ou à rêver en commun.
C’est juste dommage pour moi qu’arrivé à 25% du bouquin, je me rende compte que la description de tous ces phénomènes d’incommunicabilité et de conflits interpersonnels ne me promettaient avant tout qu’un mélodrame avec une révélation finale comme dénouement. J’aurais peut-être voulu un peu plus de rébellion ou de mordant socio-politique dans l’analyse de ce qui animait ces personnages ; j’accorde cependant un joker à l’auteur : les deux premières parties étaient consacrées à des enfants et à leur regard. Nul doute que les parties suivantes auraient laissé la place aux adultes et à une vision plus lucide. Mais sans doute encore plus déprimante, du coup.
Je recommande sincèrement le roman si ce genre de texte est votre came : à sa manière, je pense qu’il est plutôt brillant. C’était juste pas le bon timing du tout pour moi, encore une fois.
SP – Poveglia a toujours faim, Delphine Morelli
Stop page 75/248
SP un peu tenté sur un coup de tête, surtout curieux de voir ce que l’émanation « fictions » de Third éditions, jusque là cantonnées aux bouquins d’analyse sur la pop-culture, allaient pouvoir donner. Et puis aussi, il est vrai que le concept du présent roman provoquait une certaine curiosité en moi ; l’idée d’une île comme protagoniste d’un roman d’horreur, ç’a du potentiel. Et puis à la lecture, je dois bien dire que je n’ai pas été convaincu du tout. Prémisse basique à base de groupe de futures victimes qui se réunissent dans le lieu de ce qu’on devine être leur future mort : c’est ok, c’est plus ou moins dans le contrat. Le problème, c’est que nos protagonistes sont des artistes, et que le bouquin semble plus être là pour examiner leurs états d’âme quant à leur rapport à la création que réellement créer une atmosphère ou un rapport organique à Poveglia, qui n’a vraiment que ponctuellement droit de cité.
Du coup, ce que j’ai lu avant de dire stop, c’est surtout une vision très doloriste de l’Art, un prétexte horrifique assez faible, voire superficiel, alignant les propos nébuleux qui sonnent profond mais ne veulent pas forcément dire grand chose, dans un style régulièrement indigeste, pour ne pas dire ampoulé. On y abuse terriblement des comparaisons, pas toujours heureuses, souvent superflues. Je dirais que le roman souffre d’un certain manque de concentration, essayant de gratter des éléments d’intérêt un peu partout sans jamais bien s’installer nulle part. Dommage. Pas pour moi.
SP – Le chant des coeurs rebelles, Thrity Umrigar
Stop page 83/445
Je n’ai demandé ce bouquin en SP et ne l’ai commencé que par pur intérêt professionnel. Le roman sentait très fort ce que je nommerais pudiquement le « féminisme exotique » qui a le vent en poupe depuis quelques années, et notamment dans les rayons de ma librairie. Des récits sans grande valeur ajoutée à mes yeux, se contentant souvent de mettre en scène des révoltes féminines acceptables parce qu’elles ont lieu ailleurs qu’en Occident, et souvent avec justement un regard occidental pour en valider les préceptes les plus consensuels. J’imagine que pour le public consommateur de ce genre de récit, c’est confortable de lire une rébellion qui ne dépasse pas le cadre acceptable et permet ainsi de se rassurer sur ses propres privilèges et/ou oppressions ; en mettant ce qu’on lit à distance parce que ça se passe dans un ailleurs nébuleux et éthéré, on se dit que « ici au moins »… C’est pas une littérature que je respecte beaucoup, j’avoue. J’imagine qu’il y en a sans doute des exemples réussis et inspirants, mais j’ai quand même l’impression que la plupart du temps ce sont des récits dépolitisants se contentant de tracer une ligne culturelle ou civilisationnelle entre des pratiques plus ou moins condamnables au prétexte que « ah bah c’est comme ça que ça se passe ici ». Pour souvent aboutir au placage abrupt d’une vision normative sur la représentation simpliste d’une situation habituellement complexe, histoire de servir un récit satisfaisant où les gentil·le·s gagnent à la fin, avec pourquoi pas un peu de white saviorisme et de morale à base de « oh là bas ils ont rien mais ils donnent tout », au passage, selon l’origine de l’auteurice.
Et effectivement, ici il me semble qu’on en est plein dedans, même si la présente autrice a le mérite d’être own voice, étant indo-americaine, à l’image de son héroïne. Mais c’est probablement la seule grâce que je lui accorderais, étant donné à quel point je me suis fait chier à la lecture de ce roman. Certes, je n’ai pas dépassé les 20% mais pitié, si à ce stade de ton roman tu ne m’as pas donné quelque chose à quoi me raccrocher pour avoir un tant soit peu l’envie de continuer, je ne suis pas le problème. Mon dieu que c’est poussif, que c’est rempli de dialogues vides et de sentiments redondants. On dirait un scénario de film Netflix écrit pour des gens qui regardent trop leur portable, où on insiste sur la moindre info trois fois d’un chapitre à l’autre, au cas où. C’est d’un pénible, mes aïeux.
SP – La Femme du Capitaine Achab, Sena Jeter Naslund
Stop page 89/811
Bon, pas beaucoup d’efforts de ma part non plus ici, mais j’ai des excuses. D’abord, la lecture préparatoire de Moby Dick pour ce roman m’a un peu mis sur les rotules, j’avoue, même si c’est sans doute à mettre sur le compte d’une certaine overdose de littérature générale pour votre serviteur ; c’est pas pour rien que je lis de l’Imaginaire, d’ordinaire. Ensuite, et plus important, quand j’ai demandé ce SP, j’étais vraiment curieux, à la fois pour la démarche de l’autrice et pour mon éventuelle propre démarche de découverte et de comparaison de l’original et de la réponse. Sauf qu’entre temps, j’ai lu JE de Lilia Hassaine et je me suis rendu compte que cette démarche d’adaptation/réinterprétation, je suis vraiment pas fan.
Parce que oui, effectivement, dans Moby Dick, la femme du Capitaine Achab n’est citée que deux fois et demi en passant, et c’est nul. Oui, les femmes ont trop longtemps été invisibilisée et réduites à leur statut de pondeuses obéissantes. Et oui on veut encore trop les y réduire. Oui. De fait, je comprends le concept de ce roman : plutôt que de parler d’Achab et de son stérile désir de vengeance, autant parler de sa femme, qui est un être humain qui mérite d’avoir elle aussi une vie et des sentiments, qui ne soient pas ceux de son abject mari. Ça se tient. Plutôt que de la relayer à deux paragraphes superficiels et une fonction, on va lui donner une nature et une existence complète. On va, de mon point de vue, « lui rendre justice », si j’ose dire.
Eh bah ça, je suis pas fan. Je saurais pas comment exprimer ça correctement, mais il y a une gêne omniprésente, dès lors qu’on me présente ce bouquin comme « la face cachée de Moby Dick« . Pourquoi aller inventer quelque chose dans les recoins d’une œuvre pour lui faire exprimer quelque chose qu’elle n’a, au départ, jamais chercher à exprimer ? Pourquoi vouloir « corriger » un classique, qu’on soit d’accord ou non avec ? Je ne parlerais pas d’arrogance, mais je trouve quand même ça déplacé, je saurais pas le dire autrement. Considérant qu’avec son Moby Dick, Melville avait clairement des choses à dire sur l’état du monde et de l’Amérique de son époque, et sur les hommes qui la peuplaient, peut-être que la relégation de la femme d’Achab à l’arrière-plan était aussi une déclaration d’intention en soi ; on n’en sait rien, et c’est, quelque part, tout l’intérêt. Une absence a aussi des choses à dire, en littérature, et je suis de moins en moins convaincu par cette pulsion qui semble habiter beaucoup trop d’auteurices et de lecteurices, et les empêcher de tolérer la moindre nébulosité dans les ouvrages qu’iels écrivent et consomment.
Mais c’est sans doute très personnel, comme réflexion. Ce qui explique pourquoi j’ai été aussi mentalement encombré au moment d’entamer ma lecture. Pour être tout à fait transparent, je me suis engagé avec moi-même à pousser jusqu’aux 10%, en me disant que si je n’étais pas devenu un minimum curieux à ce moment là, je pouvais arrêter, avec une idée de ce que le roman avait réellement à offrir. Et je dois dire que je n’ai, en substance, rien à lui reprocher : c’est une autobiographie fictive tout ce qu’il y a de plus honnête, et dont je devine qu’elle a des choses très chouettes à proposer. C’est fluide et bien écrit, j’imagine que que c’est votre came, ça passe tout seul.
De fait, moi c’est pas mon truc, et si on ajoute à ça ce sentiment d’une écriture en Yin du Yang de Moby Dick, où tout y ramène d’une manière ou d’une autre, j’étais juste pas dedans. Y a un côté revanchard dans cette façon de ne pas savoir se décrocher d’Achab, une forme de dépendance poussant le roman à régulièrement se justifier d’exister qui me semble paradoxal avec ses ambitions émancipatrices et féministes, et empoisse trop l’héroïne pour que j’arrive à m’y attacher pour ce qu’elle est, et non pas pour ce qu’elle représente en permanence : une réponse à un autre personnage.
Nul doute que pour des gens dans de meilleures dispositions d’esprit, ça fonctionnera mieux. Pour moi c’était une mauvaise idée dès le départ.
On va ptet’ se reposer un peu, en vrai, hein. Pas ouf ouf, d’être wicked.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
