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Le Tour du Disque #17 – Les Tribulations d’un Mage en Aurient

« Il existe une malédiction qui dit : Puisses-tu vivre des moments passionnants. »

Paradoxalement, bien que Rincevent, comme j’ai déjà pu l’expliquer, ne soit pas mon personnage préféré des Annales du Disque-Monde, j’avais très hâte de me replonger dans ce volume. D’abord pour me confronter à mes souvenirs, évidemment, mais aussi parce que depuis que j’ai commencé ce Tour du Disque, il me faut bien admettre que ce personnage et ses aventures en ont été les surprises les plus agréables et les plus régulières, à force de nouvelles compréhensions et perspectives. J’avais envie de plus.
Car, pour le coup, je pensais très bien me souvenir d’une grande partie de l’intrigue et des astuces de ces Tribulations ; un volume qui m’avait profondément marqué lors de ma première relecture il y a quelques années, notamment pour ses propos politiques et la justesse de bon nombre de ses analyses sur la nature du pouvoir. Force est de constater que mes souvenirs ne m’avaient pas trompé à cet égard, bien au contraire, je me suis régalé de la satire Pratchettienne à laquelle je m’étais préparé, assaisonnée d’aphorismes croustillants et de ces situations ou dialogues dont il a le secret. D’un autre côté, j’ai pu aussi me réjouir de me rendre compte que j’avais oublié beaucoup de détails, les redécouvrant avec un infini plaisir et beaucoup d’éclats de rire, notamment tout ce qui était lié à la Horde d’Argent ; mais aussi de voir que l’analyse que je me fais de Rincevent depuis le début de ce Tour du Disque avec mon nouveau regard, si différent d’avant, s’avère plutôt exacte.
Pas la peine de le cacher, ce tome était parmi mes souvenirs favoris, il garde la même place après cette relecture. Mais il s’agit pas seulement de se réjouir, il s’agit de chroniquer ; parce qu’il y en a, des choses à dire. Alors attelons-nous à cette chronique, voulez vous ?

L’Université de l’Invisible est en émoi. On l’a chargée d’envoyer « Le Grand Mage » de l’autre côté du Disque, dans l’Empire Agatéen, à la demande expresse de ce dernier. N’ayant pas trop envie de s’y coller eux-mêmes et ayant plus ou moins compris qu’il s’agissait de Rincevent de toute façon, ils se décident à le retrouver là où il était perdu depuis quelques temps pour lui imposer le voyage. Et non seulement sa tranquillité a été brisée, mais en plus, il se retrouve piégé en terre étrangère, en plein milieu de ce qui ressemble vaguement à une révolution, dont il est malgré lui un élément majeur. Sans compter, par dessus le marché, que Cohen le Barbare et sa Horde d’Argent sont de la partie. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Rincevent s’apprête à vivre des moments… intéressants.

« Il y a un côté honnête dans les esclaves et les fouets. Eh ben… ils ont pas de fouets par ici. Ils ont quelque chose de pire que les fouets. »

Cette seule citation justifiait mon enthousiasme à l’idée de reprendre la lecture des Tribulations de Rincevent. Elle fait partie de celles que j’ai retenues, ancrées profondément. Et pourtant, elle ne revêt pas nécessairement de cette universalité que je salue si souvent dans les citations que j’emprunte à Terry Pratchett, mais elle encapsule si parfaitement le propos de ce volume qu’elle embarque avec elle tout ce que ce dernier construit et raconte avec tant de précision. J’ai déjà pu évoquer la qualité frontale d’un tome comme Le Guet des Orfèvres, abordant des problématiques complexes avec juste assez de recul et de précision pour en dire beaucoup sans jamais se perdre ; on retrouve ici cette qualité de synthèse extraordinaire que Pratchett maîtrise comme peu d’autres. Si j’aime tant cette citation, c’est qu’au delà de sa parfaite formulation (et traduction, évidemment <3), elle épingle à un moment-clé du récit tout ce que son auteur veut raconter, entre la personne qui prononce cette phrase, le contexte dans lequel il la prononce et ce qu’elle signifie à l’aune du récit entier.
Ce récit pourrait parfaitement n’être qu’une attaque en règle contre la Culture chinoise et son gouvernement post-communiste. Et il y en a, bien entendu, les références sont trop grosses pour être ignorées. Mais il me paraît clair que la grosseur de cette ficelle était nécessaire pour permettre à Pratchett de s’attaquer à son réel sujet sans avoir à trop construire quelque chose de nouveau sur le Disque afin de dire ce qu’il avait à dire et perdre un précieux temps en exposition. L’Empire Agatéen est un vecteur parfait pour raconter, au travers de la partie de « Grands Empires » menée par la Dame et le Destin, le choc des civilisations, les mécaniques internes d’une dictature ou celle d’une révolution ; mais aussi explorer, interroger le concept même de civilisation, aux travers des conceptions que s’en font les différents personnages du roman, selon leurs éducations et perspectives respectives.

« J’ai entendu dire que l’Empire avait un gouvernement tyrannique et répressif !
– C’est quel genre de gouvernement ça ?
– Une tautologie. »

Les Tribulations d’un Mage en Aurient, à l’instar de certains de ses plus proches prédécesseurs, est tout à la fois un roman à part entière, doué de ses enjeux propres, et l’occasion pour son auteur de créer des liens narratifs et thématiques avec certains autres tomes des Annales, effectuant un certain travail de transition. Il le fait cependant plus particulièrement et avec plus d’emphase que beaucoup d’entre eux, car il bâtit énormément d’éléments de continuité et de world-building, solidifiant définitivement des pans entiers de la cohérence d’ensemble de la Saga, comblant quelques petits trous et empêchant d’autres de se créer à coup de clins d’œils et d’inventions conceptuelles dont Pratchett a le secret. Sa force réside en grande partie dans sa qualité chorale, puisque nous suivons beaucoup de personnages et d’intrigues croisées ou parallèles en fonction des moments et des enjeux ; avec toujours ce recul narratif propre à l’auteur, mais surtout une ironie encore plus mordante qu’à l’accoutumée.
Au premier rang, nous retrouvons donc Rincevent, dont le statut de parodie de Doctor Who constaté lors de ma lecture dEric semble bien se confirmer ; il se retrouve encore une fois mêlé à une histoire dont il ne veut pas faire partie, sorti de son délicieux ennui par sa malchance et un statut qu’il ne désire pas, toujours suivi par son Bagage et ses tendances si singulières. Il refuse toujours de se battre, pas tant par lâcheté que par cynisme ou lassitude, cultivant son intelligence dans le sens du pacifisme qui lui permettrait de fuir pour enfin être tranquille, mais sachant réellement déployer de réelles ressources lorsqu’il estime ne plus avoir le choix. Il grandit beaucoup à mes yeux durant ce volume, sachant, à l’égard des véritables héros et héroïnes Pratchettien·ne·s, se remettre en question et apprendre pour devenir meilleur ; à la fois pour lui et pour les autres.
De la même manière, bien que ses aventures et son attitude soient légères, propices au rire, j’ai constaté la dimension profondément tragique du personnage ; au travers de ce qu’on pourrait appeler son « karma préventif », ne lui offrant des périodes d’ennui, et donc de bonheur, qu’en paiement anticipé d’ennuis considérablement douloureux et dangereux. Si Rincevent parvient quelque peu à en prendre son parti, développant sa théorie de la fuite et un regard désabusé sur le monde, il ne parvient pour autant presque jamais à profiter de ce qui lui arrive de bon, anticipant toujours le pire, trop souvent à raison. S’il sait que tout le monde ne peut pas être un héros, c’est qu’il est bien trop conscient qu’il aurait dû en être un avec tout ce qu’il a traversé. Et pourtant. Il s’avère simplement qu’il est littéralement un pion de la Dame dans sa partie contre le Destin, un héros malgré lui, dépouillé de l’aspect essentiel de l’héroïsme : le choix. Il ne s’appartient donc réellement que dans la fuite ou dans la justification de cette dernière ; à sa décharge, il se retrouve souvent impliqué dans des situations qui ne le regardent pas au premier chef, dont il veut simplement se défaire, s’y consacrant à contrecœur lorsqu’il finit par se rendre compte qu’il n’a plus nulle part où aller autre qu’au front, ou que les circonstances et sa décence lui commandent de s’impliquer.

« Il survit à tout. Vous arrêtez pas de m’répéter qu’il lui est arrivés des tas d’aventures et il est toujours en vie.
– Comment ça ? Il est couturé de cicatrices !
– Tout juste, doyen. Et la plupart, il les a dans le dos. Il fuit les ennuis. Y a quelqu’un là-haut qui lui fait bonne figure. »

Au contraire, Cohen est un héros, lui, et son destin autant que ses choix lui appartiennent. Toujours dans son souci de continuité et de cohérence globale, Terry Pratchett lui fait décider, à la suite des aventures qu’il a vécues aux côtés de Rincevent, de se faire accompagner par un groupe de héros tels que lui, La Horde d’Argent, mais aussi par Monsieur Cervelas, un vieux prof d’Histoire-Géo. Comme toujours, il s’agit de pousser le curseur de l’absurde tellement loin qu’il touche de nouveau le réalisme par l’autre bout, ce bout étant finalement le réalisme propre au Disque-Monde, dépendant d’une logique propre qui fait sens au sein de sa diégèse. Toute la force de la Horde d’Argent, ce n’est pas tant la puissance brute qu’une profonde expérience et une connaissance aiguë de ce qui est nécessaire à leur survie, nécessitant peu d’efforts pour parvenir à leurs fins, parce qu’ils connaissent trop les ficelles pour perdre leur temps à réfléchir à comment y arriver. Ils se contentent de faire ce qui est nécessaire, suivant la conviction de Cohen, véritable soleil de leur système autour duquel tous gravitent. Il leur économise la moindre réflexion.
Mais au delà de l’argument humoristique indéniable, donnant au roman certaines de ses meilleures répliques et plus savoureux échanges, la Horde d’Argent est surtout là pour servir de contrepoint à l’Empire Agatéen et à ses habitant·e·s. Ils sont un littéral regard extérieur sur le système d’endoctrinement du pays, en révélant d’autant plus qu’ils opèrent un non moins littéral choc des civilisations dont nous sommes témoins à la lecture, avec le regard plutôt neutre et critique de Rincevent entre les deux qui voit les failles des deux côtés. Là où le Seigneur Hong est la personnification des seigneurs par héritage, profitant égoïstement d’un système auquel il ne croient pas vraiment et qui méprisent ceux et celles qui en sont issu·e·s, ordonnant le monde selon leur propre hiérarchie ; Cohen et ses compagnons, malgré leurs travers et leur manque de correction, traitent tout le monde à égalité, puisqu’ils doivent toujours se battre pour obtenir quoi que ce soit pour estimer le mériter. En confrontant ainsi la barbarie et la civilisation dans deux de leurs plus littérales incarnations, on se rend compte tout à la fois des imperfections des deux systèmes, mais surtout de la capacité de l’un ou de l’autre à s’améliorer. Quand eux doivent complexifier un peu leur pensée souvent trop simpliste, lui doit arrêter de penser de façon si tordue. Ils sont une ligne droite, il est un imbroglio infini de courbes et de rebonds. C’est là tout le sel de ce roman ; car si la Barbarie de Cohen et consorts a encore du chemin à parcourir pour pouvoir co-exister avec des personnes en dehors de son système de valeurs, la civilisation telle que la conçoit le Seigneur Hong serait plutôt en bout de course, puisqu’elle ne peut plus exister qu’aux dépens de ceux et celles qui la composent, une sorte de civilisation de niche enfermée au sein de quelque chose de plus grand qu’elle.

« Dans un système qui permet aux meurtriers félons de gagner, on finit par engendrer de vrais meurtriers félons. »

Car ce roman est autant la chronique d’un Empire que celle de sa fin et celle du destin des révolutions, dont les personnages constituent autant de métonymies et de symboles. L’Empire Agatéen ne semble encore tenir que sur l’idée d’obéissance et de docilité systématique, profondément ancrées dans les esprits de ses habitant·e·s ; à tel point que la révolution provoquée en sous-main par le Seigneur Hong afin d’accéder au pouvoir tout en écartant l’actuel empereur a du mal à décoller. Le concept de rébellion lui-même a du mal à exister concrètement dans le logiciel de cielles qui ont été endoctriné·e·s à obéir et se soumettre sans jamais poser de questions. Comme toujours, il s’agit de montrer cette réalité par le rire, avec les slogans tièdes des révolutionnaires timides, manquant cruellement de radicalité, mais la réalité qui se cache derrière cet humour a de quoi faire grincer les dents ; le miroir déformant renvoie une image peu flatteuse, pour le moins. Car une révolution naît et se définit par rapport à son contexte propre ; la révolution que nous présente Terry Pratchett ne peut pas faire exception, elle souffre en partie des travers qui justement mine ses motivations ; elle manque d’allant, par absence d’un leader adéquat, trou que devra alors combler, malgré lui, Rincevent.
Toute l’ironie est alors l’étincelle qui met le feu aux poudres ; un rappel malicieux à la Chine Maoïste parmi tant d’autres, pour moi l’ultime coup de génie de l’auteur dans ce roman, à savoir « Ce que j’ai fait pendant mes vacances », un petit livre rouge écrit par Deuxfleurs à son retour d’Ankh-Morpork et les événements de La Huitième Couleur et du Huitième Sortilège. Il ne s’agissait pas pour lui de motiver une révolution, dans toute son innocence, il s’agissait de simplement d’un témoignage, sans arrière-pensée ni revendication. Mais ce faisant, il écorne le tableau traditionnel, il enfreint malgré lui la doctrine, puisqu’il donne à voir un autre possible, une autre réalité, et ainsi attire son ami le « Grand Mage » dans ses ennuis, comme à l’accoutumée. Soulever le voile, c’est risquer l’aveuglement, lorsqu’on a vécu trop longtemps dans l’obscurité. Et alors que l’Empire tente d’empêcher la reproduction et la distribution de l’ouvrage d’un côté, et que le Seigneur Hong l’encourage de l’autre afin de nourrir la rébellion, on retombe de fait sur le contrôle de l’information esquissé dans Les Petits Dieux, mais d’une façon différente, avec un bourrage de crâne autour des légendes agatéennes ; plutôt qu’un rationnement violent, on cause une indigestion d’informations, et on laisse la docilité et la soumission faire le reste du travail. On instille la violence jusque dans les esprits : les gens en viennent à se fouetter eux-mêmes, de l’intérieur. Le Seigneur Hong ne souhaite la révolution qu’à condition qu’elle lui donne le pouvoir, pas plus.
L’Empire Agatéen n’est pas Omnia, et Pratchett travaille au corps toutes les nuances entre ces deux cultures, sans nier leurs richesses ni leurs déviances, celle de l’Empire étant surtout à son sommet, avec des dirigeants qui considèrent leur peuple comme un outil, une quantité négligeable. Le Seigneur Hong en est le parfait symbole, ne se préoccupant que du luxe et du superflu qui l’entoure sans avoir la moindre conscience de la réalité du monde en dehors de sa bulle, initiant une révolution inneficace souffrant d’une répression sanglante, pour son simple profit personnel. L’Empire n’est à ses yeux qu’un marche-pied vers un monde qu’il croit lui correspondre ; toute l’ironie étant qu’il se fait une fausse image d’Ankh-Morpork. Paradoxalement, il est encore plus intoxiqué par la propagande involontaire de Deuxfleurs que les gens qu’il croit manipuler, alors même qu’il pense l’utiliser à son profit, parce que sa culture est insuffisante ; il ne doute pas assez, trop habitué à avoir raison, ou du moins à ce qu’on lui donne raison.

« Personne ne peut rire comme un homme qui met ses semblables à mort plus facilement qu’il ne va aux toilettes. »

On sent vraiment les obsessions thématiques de Terry Pratchett s’affirmer encore un peu plus dans ce roman ; notamment son envie de rire au visage des puissants arrogants, dans la veine de ce qu’il considère comme essentiel avec la satire, avec une frontalité peu commune à l’aune du reste des Annales. Car même s’il présente, dans un premier temps, le Seigneur en un seul portrait rapide, ce dernier nous dit tout ou presque sur ce qu’on a besoin de savoir de lui. C’est peut-être l’aspect du roman qui m’a le plus séduit de nouveau, toujours au travers de ce sens de la synthèse confondant, y ajoutant une part sensible de psychologie. Chaque personnage est autant présenté par la description que par ses actes, mais aussi et surtout par son rapport aux autres. Rincevent devient touchant parce qu’il finit par s’attacher aux gens qui croient dépendre de lui et se décide à les aider, de même que Monsieur Cervelas est émouvant pour ce qu’il apporte à la Horde d’Argent autant qu’il en retire. De son côté, le Seigneur Hong est horrible parce qu’il considère les êtres humains comme quantité négligeable. Comme toujours, les personnages positifs de Terry Pratchett se démarquent par leur empathie et leur capacité d’apprentissage, à prendre du recul sur eux-mêmes, à se remettre en question, à l’image de Rincevent au contact de la fille de Deuxfleurs. La grande force des portraits de ce roman demeure dans la constante confrontation entre les motivations des différents personnages et le contraste entre les moyens déployés pour atteindre les buts fixés. Tout se dit entre les lignes ou presque. Les psychologies sont fines, construites à la fois par les personnalités propres, les parcours vécus et la construction sociale, ne souffrant jamais du ton léger du roman, qui sait toujours quand tempérer son délire et rythmer son intrigue autour des fulgurances de son auteur. Il est autant question d’héritage que d’émancipation, y compris à un niveau tout personnel ; ce qui est logique, puisque tous les personnages ou presque sont des symboles, des représentations ne dépendant pas tant du contexte particulier de l’Empire. À quelques détails près, iels pourraient se trouver n’importe où sur le Disque (ou ailleurs) à l’identique et vivre des situations similaires, iels raconteraient la même chose au delà d’iels-mêmes. Quand certain·e·s doivent perdre leurs illusions, d’autres doivent peut-être plutôt laisser un peu de place au rêve. L’histoire narrée ici est singulière, mais ses enjeux se veulent universels, car on y trouve, distillés, des dénominateurs communs ne dépendant pas de ce contexte précis.
Terry Pratchett continue à cet égard son travail sur l’importance et la puissance des histoires, celles qu’on nous raconte autant que celles que l’on perpétue, par exemple avec les légendes qui nourrissent autant qu’elles affament l’Empire, maintenant le peuple dans un état de servitude et d’ignorance, béat, faute d’autre chose à se mettre sous la dent spirituelle. Toutes les histoires sont sujettes à des légendes et autres contes, emballant la réalité sous des couches et des couches de faste et de tradition creuse. L’oscillation permanente entre des préceptes obligatoires, dénués de bon sens, et un matraquage de symboles à peine signifiants amène les gens à continuellement remettre en question tout ce qu’on leur rapporte pour tenter de faire la part des choses entre mythe et réalité, confondant parfois les deux. Quand on transforme tout en légende, même la vérité nue n’a plus de valeur. Elle se perd dans le flux des informations ; la communication n’est plus que communication, elle ne transmet rien d’autre que le contenant, au dépens d’un hypothétique contenu. À cet égard, Joli Papillon, la fille de Deuxfleurs, est sans doute le personnage le plus lucide du roman lorsqu’elle dit qu’elle « ne croit pas aux légendes, mais croit que d’autres y croient ». Il ne s’agit pas d’être seulement au fait de la réalité des choses, il faut savoir prendre en compte la vision de la réalité de cielles qui nous entourent ou dont les décisions ont une influence sur nos vies, et vice-versa ; sans cesse s’y adapter.

« La plupart des gens acquiert leur conscience sociale durant leur jeunesse, au cours de cette brève période entre le moment où ils quittent l’école et celui où ils décident que l’injustice n’est pas forcément répréhensible. »

Maintenant, il me faut aborder un point plus délicat. Car si le roman, comme à l’accoutumée, est rempli de trouvailles conceptuelles et d’astuces merveilleuses, à l’image des 4 Cavaliers de la Désinformation (à savoir la Rumeur, le Ragot, la Panique et le Démenti), concept trop génial pour que je ne le cite pas, certains de ses aspects me laissent un peu plus circonspect. Car il semblerait que pour une fois, le roman ait tout de même, au moins à un niveau, pris un petit coup de vieux. Bien que je persiste à penser que le rapprochement avec la culture et le folklore Chinois ne revête aucune intention méprisante ou xénophobe de la part de Terry Pratchett, force est de reconnaître quelques maladresses et raccourcis pour le moins discutables. Entre le traitement des noms Agatéens, quelques blagues terriblement datées dont je ne sais pas trop si elles sont à mettre sur le compte de la traduction ou non et l’introduction du personnage-concept de Ly Thin Weedle, sorte de Confucius qui n’apparaît que par les citations de ses aphorismes par d’autres personnages, aussi drôles et pertinents qu’approximatifs ; il y a un tout petit arrière-goût de distance et de mépris colonialiste, que je mettrais volontiers sur le compte de la culture britannique, qu’il est difficile d’ignorer. De la même manière, l’humour autour de la pratique quasi-rituelle du viol parmi la Horde d’Argent m’a plus fait grincer des dents qu’autre chose, mais encore une fois, il me semble que l’intention était plus noble qu’autre chose, ces barbares, au delà de leur côté parodique de la fantasy, sont vieux et représentent un monde, une culture à l’agonie, vivant leurs derniers instants en toute connaissance de cause. Le fait qu’ils s’éloignent assez aisément de leurs réflexes nauséabonds au contact de Monsieur Cervelas et de ses bonnes manières me semble être une tentative de dénonciation, empreinte d’une certaine ignorance des luttes à ce sujet, accusant plus le poids des ans qu’un réel manque d’empathie. J’espère ne pas être trop aveuglé par mon admiration pour Pratchett, mais il me semble qu’avec quelques années de plus, il ne serait absolument pas tombé dans cet écueil, ou en tout cas qu’il l’aurait esquivé avec nettement plus d’élégance et de subtilité. Étant donné les prétentions humanistes et progressistes de l’auteur et les preuves que tout son travail apporte en ce sens, je ne m’en formalise pas trop, surtout avec la distance des années, mais, à l’image de son travail sur la place des femmes dans les premiers romans des Annales, on constate qu’il y a encore quelques marges de progression dans son oeuvre et son approche pour être totalement cohérent et gagner en subtilité. D’ailleurs, c’est la première et dernière fois qu’on passera du temps dans l’Empire, même si ce dernier aspect participe plus probablement du côté Doctor Who de Rincevent qui ne foule que rarement deux fois la même herbe.

« Le chaos l’emporte toujours sur l’ordre parce qu’il est mieux organisé. »

Mais malgré ce reproche, je placerais toujours ce volume des Annales parmi mes favoris du Disque, simplement pour la qualité de son travail de déconstruction de la pensée dictatoriale, qui pour moi se détache de toute conception culturelle et touche à l’universel dont Pratchett parle si bien. Si, par les effets humoristiques, surtout la parodie, on tombe parfois dans la facilité en perdant la gravité nécessaire à réellement exprimer un constat lourd, l’essentiel demeure préservé. Ne serait-ce que cette citation de Cohen, qui résonnera toujours dans mon esprit, comme un avertissement éternel, à ne jamais me soumettre, à ne jamais laisser qui que ce soit y installer un fouet que je manierais moi-même. Et si je conçois que ce puisse être quelque chose de très personnel, je pense néanmoins que ce roman demeure excellent dans sa construction et son approche d’une révolution politique, particulièrement dans la déconstruction de cette dernière ; n’ignorant rien des possibilités d’échecs, des difficultés, des sacrifices et des combats qu’un tel événement suggère à l’échelle d’une nation comme à l’échelle de cielles qui la composent. En prenant le problème par les deux bouts, avec son recul habituel, Pratchett nous fait autant rire qu’il nous donne à réfléchir. Rien de nouveau à l’échelle des Annales, certes, mais la subtilité de l’analyse demeure foudroyante à mes yeux, particulièrement lorsqu’il s’agit de montrer la distance entre les dirigeants et le peuple qu’ils exploitent, la déconnexion, le manque d’empathie et l’hypocrisie dont ils font preuve.
Alors peut-être que le contexte actuel joue un peu sur ma lecture des choses, c’est possible. Mais j’aurais tendance à y voir une preuve de la clairvoyance de Terry Pratchett plutôt qu’une sur-interprétation de ma part ; je crois d’autant plus que la richesse du roman plaide en ma faveur. Je vous laisse juge, et je vous donne rendez-vous pour la prochaine étape du tour.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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