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Le Tour du Disque #22 – Le Dernier Continent

« Tous les mythes tribaux sont dans le vrai, pour une valeur donnée du « vrai » ».

L’une des vertus de ce Tour du Disque depuis ses débuts aura été de très vite restaurer ma foi en Rincevent, un personnage dont je croyais sincèrement qu’il était le moins intéressant des Annales avant de me rendre compte du contraire. S’il ne s’est pas hissé pour autant vers les hauteurs de Sam Vimaire ou Mémé Ciredutemps, Rincevent aura tout de même su me convaincre de sa profondeur et de sa complexité, notamment dans l’excellent Les Tribulations d’un Mage en Aurient. Alors franchement, j’étais assez enthousiaste, à l’ouverture de ce Dernier Continent ; j’espérais pouvoir continuer ma réhabilitation du personnage en retraversant un tome dont j’avais pas mal de bons souvenirs, et que j’anticipais plutôt bon.
Que nenni. Tristement, je me suis retrouvé, je pense devant ma plus grosse déception depuis le début de ces relectures, et sans doute un des volumes les plus faibles des Annales, surtout en contraste avec ceux qui l’ont tout juste précédé. Il m’est apparu que ce volume est probablement l’un des plus vains à mes yeux, et que Terry Pratchett y renoue malheureusement avec pas mal des défauts que j’ai pu relever dans Mécomptes de Fées ou Accrocs du Roc, à savoir une préférence pour des successions de scènes comiques référentielles plutôt qu’une recherche de propos au travers d’une intrigue vraiment solide.
Mais aussi regrettable que ce constat puisse être, je n’ai pas pour autant passé un mauvais moment, juste un moins bon que prévu ; et il va me falloir expliciter tout ça et entrer dans les détails.
Mais bon. Casse pas la tête, hein.

À l’Université de l’Invisible, le Bibliothécaire est malade. Or, le seul moyen pour le soigner serait avec une intervention magique du cru, ce qui nécessiterait de connaître son nom d’avant sa transformation en anthropoïde. Et seul Rincevent connait ce nom ; malheureusement, il est actuellement perdu sur le continent perdu de XXXX. Les mages, menés par l’archichancelier Ridculle, se décident donc à aller le chercher directement là-bas, et leur quête commencera par celle du bureau du professeur de géographie insolite et cruelle, seul à même de les aider à se rendre sur place. Evidemment, de leur côté comme celui de Rincevent, ce n’est rien d’autre que le début des ennuis.

«  »Je l’ai observé. Il est même pas héroïque. Il se trouve au bon endroit au bon moment, c’est tout. »
Le vieux lui fit comprendre que c’était peut-être la définition du héros. »

En exergue de ce roman, Terry Pratchett précise d’emblée que ce roman n’est pas à propos de l’Australie, mais que simplement, le Disque-Monde étant un monde miroir, le continent dont il est question dans ledit roman présente des « aspects australiens ». Soit. Le souci d’une telle déclaration est qu’elle pousse inconsciemment la lecture à faire plus attention à ces aspects, leur conférant de fait une importance sans doute hypertrophiée. Et si le roman ne se concentre pas uniquement sur Rincevent, dès qu’il est à la page, le roman devient un peu trop un inventaire des clichés sur l’Australie que les britanniques adorent sans doute, mais qui passent un peu moins à la traduction. Bien entendu, on a droit à une parodie directe de Mad Max, Crocodile Dundee ou Priscilla, folle du désert, à des références au folklore australien au travers des ballades consacrées aux criminels fameux, à l’invention accidentelle de la marmite par Rincevent, au fait que l’Australie fût un temps une île-prison, que la bière là-bas est un peu bizarre par rapport à la « vraie bière », etc… En somme, malgré ce démenti initial, si ce roman n’est pas un roman sur l’Australie, alors il lui emprunte quand même un sacré paquet de choses. Et personnellement, je trouve ça dommage, voire contre-productif. Parce que si je comprends tout à fait l’envie pour un britannique de faire perdurer la grande rivalité joueuse avec leur ancienne colonie pénitentiaire, force est de reconnaître que comme intrigue de roman, ça manque quand même un peu d’allant et de substance.

« L’intelligence, c’est comme les jambes : quand on en a trop, on se fait des croche-pattes tout seul. »

Alors pour être clair, le roman n’est pas vide pour autant ; on y trouve quelques petites fulgurances Pratchettiennes assez plaisantes, évidemment, notamment dans la première partie du roman et dans les séquences impliquant les mages de l’Université Invisible. Comme toujours avec ces derniers, il est plaisant de voir que l’auteur parvient à rester sur un registre similaire à ses volumes précédents sans jamais vraiment se répéter ; il arrive toujours à communiquer les mêmes informations, mais de manière toujours détournée. À cet égard, évidemment, les dialogues avec les membres de la faculté sont toujours un délice de punchlines et d’humour absurde, tout en continuant la croisade infinie de Terry Pratchett contre certaines méthodes de management moderne au travers de Mustrum Ridculle et les transformations qu’il a apportées à l’UI avec lui, privilégiant trop souvent la communication et l’image à la substance. Si l’archichancelier a ses absolus moments de gloire et laisse toujours un doute bénéfique sur ses réelles capacités intellectuelles, il n’en demeure pas moins qu’il a fait un mal fou et irréversible à la psyché de l’économe et que sous son règne, sa faculté ne produit plus beaucoup de connaissances réelles sur la magie ; en dehors du travail de Cogite Stibon, et encore.
À mes yeux, ce sont leurs portions du roman qui sont les plus pertinentes, car explorant des concepts plutôt que des éléments de folklore, et notamment la théorie de l’évolution – préfigurant encore une fois des éléments à venir dans un volume de La Science du Disque-Monde – ou encore les relations entre humains et divinités, préfigurant cette fois les propos du Dernier Héros, s’appuyant ainsi sur un certain nombre de théories Disquiennes dont l’anthropomorphie des Dieux. Et de fait, Terry Pratchett en profite pour subtilement interroger notre vision profondément autocentrée de l’histoire, des sciences, et de la vie en général ; allant jusqu’à logiquement créer des dieux qui auraient à apprendre de nous, faisant même potentiellement de nous leurs ennemis, puisque ayant besoin de nous mais ne pouvant réellement nous contrôler autrement que par la peur et une logique délétère de « toujours plus ». Il s’amuse également à écorner l’image des mages, si arrogants, se révélant incapables d’expliquer ce qu’est le sexe à un dieu de l’évolution un peu borné, par simple excès de pudeur ; là où Mme Panaris, leur intendante, qu’ils ne tiennent pas en haute estime, s’en charge avec le sourire et une certaine diligence.

« Mais quand on est mage depuis aussi longtemps que moi […] on apprend, dès qu’on tombe sur quelque chose qui ouvre des perspectives ahurissantes pour l’amélioration de la condition humaine, qu’il vaut mieux refermer le couvercle dessus et faire comme si de rien n’était. »

Ce qui fonctionne très bien, dans ce roman, c’est encore et toujours ma théorie faisant de Rincevent un Dr Who du Disque, bien qu’avec une dimension tragicomique décidemment terrible, le rendant finalement encore plus touchant, notamment de par la résignation dont il fait preuve, mais sans jamais se départir de sa profonde gentillesse et de son infinie tolérance. Dans ce volume, on retrouve notre mage raté encore une fois balancé dans une situation qui lui est absolument étrangère, mais dont il est la clé de résolution positive, alors même que cette situation est en lien avec des problématiques spatio-temporelles ; je crois que le clin d’œil pouvait être difficilement plus appuyé. Comme toujours, il est plus ou moins suivi du Bagage (bien que mis de côté pour permettre à ses aventures de souffrir un certains suspens), accompagné d’un compagnon ponctuel en la personne de Skipue le Kangourou (pas vraiment un kangourou), et il est issu d’un bâtiment plus grand au dedans qu’au dehors. Comme le Docteur, Rincevent déteste l’usage des armes tant qu’il n’y est pas absolument forcé, et fait preuve d’un cynisme consommé allié à une grande générosité altruiste, malgré tous les airs qu’il peut se donner. Moi qui n’aimait pas ce personnage auparavant à cause de sa propension systématique à la fuite, je l’aime d’autant plus maintenant que je me rends compte que très souvent ses ennuis viennent précisément du fait qu’il ne fuit jamais une occasion de faire le bien, prenant par exemple le temps dans ce volume de creuser un puits pour pouvoir abreuver des moutons en plus de lui, ce qui l’amènera à arrêter un voleur de moutons pour ensuite se faire accuser lui-même de l’avoir volé. Et pourtant, s’il en a profondément marre de ne jamais avoir le droit à l’ennui, il ne rechigne jamais vraiment à s’atteler aux tâches qu’on lui assène, provoquant toujours le bien autour de lui, où qu’il passe, même s’il y a des parfois quelques dégâts préalables dont il n’a que trop conscience.
Et d’ailleurs, cette conscience, Terry Pratchett en joue énormément, conférant aux aventures de Rincevent un nouveau côté méta, contrebalançant le « Héros aux milles visages » de Joseph Campbell par son « Héros aux mille derrières qui se carapatent ». Comme toujours, il s’agit de plaquer une certaine dose de réalité sur les fantasmes narratifs classiques, rendant leur combinaison absurde, mais avec en plus le jeu d’une troisième dimension qui viendrait s’ajouter aux deux autres. La quête du héros de Rincevent devient dès lors une habitude qu’il prend ; demandant s’il a droit à un objet magique avant de commencer, ou se remémorant tous les ersatz de Planteur qu’il a pu rencontrer au fil de ses voyages forcés. Là où les héros classiques partent de l’ennui à l’aventure, Rincevent part de l’aventure pour chercher l’ennui, sans réelle assistance. C’est ce qui rend sa capacité de survie surhumaine aussi ridicule que tragique, puisque même lorsqu’il se décide à en finir et laisse tomber, l’univers le rattrape par le col et le remet sur un chemin qu’il ne veut pas pratiquer, mais qu’il est obligé de parcourir. Il en vient même à croiser la Mort qui passe dans le coin juste pour lui dire bonjour, et qui conserve son sablier personnel dans son bureau comme objet de curiosité. On ne se préoccupe presque plus de savoir d’où part Rincevent et où il va, on se contente de regarder par où il passe.

« La mort n’arrive qu’une fois, mais la fuite est éternelle. »

Mais c’est là, je pense, tout de même, que se révèle la faiblesse de ce volume par rapport à l’essentiel de ses prédécesseurs ; il ne nous raconte pas grand chose de nouveau, et ne le fait pas de façon particulièrement novatrice à l’aune de ses personnages, qu’il ne renouvelle pas vraiment ni ne fait réellement évoluer. De fait, il manque de punch. Il continue certes de creuser la figure de Rincevent, qui apparaît plus pathétique et attachant que jamais, apparemment condamné à vivre des temps passionnants pour le reste de sa vie ; et continue à explorer la cosmogonie de son Disque-Monde en compagnie des mages, mais il m’a clairement conceptuellement laissé sur ma faim. J’ai ri, j’ai salué, comme toujours, les fulgurances malicieuses de son auteur, témoignant d’un indéniable standard de qualité (notamment cette blague sur l’ornithorynque), mais après la montée en puissance constante des tomes précédents, force est de constater que le compte n’y est sans doute pas pour le féru d’analyse et de subtilité que je suis, surtout en comparaison de ce que j’ai pu trouver dans mes lectures récentes des Annales. J’ai pu apprécier, certes, la démonstration habile de l’idée que tout ce qui nous est inconnu nous apparaît nécessairement absurde, comme on peut bêtement ne pas questionner ce dont on a l’habitude, au travers de l’exemple de la pluie en XXXX, mais tous ces bons moments de sagesse espiègle étaient trop espacées, comme phagocytés par les efforts référentiels et humoristiques. Pour la toute première fois, ce volume souffre à mes yeux d’un réel sentiment de vacuité. Je dirais que ce tome est encore une fois, mais avec moins de malice qu’auparavant, un tome de transition, plus obligatoire que voulu, pour pouvoir amener Rincevent là où il devait être au début du Dernier Héros, qui dans mes souvenirs est autrement plus important dans la continuité des Annales que ce Dernier Continent, qui souffre de fait du travail préparatoire à faire en amont de ce que précisément il prépare, que ce soit thématiquement ou narrativement.
Reste à voir si j’ai raison en lisant ce fameux Dernier Héros.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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