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Impossible Planète – Episode 5

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Mais elle ne nous en a pas dit plus, sur le moment. Ce qui était rare autant qu’étrange, venant d’elle. Cap’ est du genre à se garder un jardin secret, comme tout le monde, mais dès que ça concerne l’équipage, elle n’est pas partisane des cachotteries, au contraire. Elle est plutôt du genre à penser qu’une communication franche et bien nuancée, c’est le ciment d’une bonne cohésion ; ce qu’aide beaucoup une bonne cuisine, si vous avez bien suivi. Mais là, non. Elle a juste eu cette petite lueur dans le regard, entre avidité et satisfaction, un sourire en coin. Elle nous a dit qu’elle allait réfléchir à la question et trancher quand Burrito se réveillerait, et puis elle est parti dans sa cabine en me demandant de la prévenir quand le repas serait prêt. On avait pas l’air con, tous les quatre. On était pas habitué du tout à ce genre de manœuvre de sa part. Y a eu un moment de flottement, et puis comme on savait pas trop comment réagir, on a juste haussé les épaules, eu une petite moue collective d’impuissance, et tout le monde est reparti dans son coin en attendant que j’ai fini de faire à manger.
Pour la première fois depuis très longtemps, tellement longtemps que je ne suis pas sur de me souvenir de la cause du dernier incident de ce genre, on a mangé dans le silence. Quelques vagues compliments, des soupirs de satisfaction, mais pas de vraie conversation. Juste la gêne collective de devoir attendre que Cap’ prenne une décision, seule, sans nous informer des raisons qui la motivaient à nous garder dans l’ombre comme ça. Plus de sourire sur son visage, d’ailleurs, elle avait l’air préoccupée. Sur le moment, j’ai pas du tout su comment interpréter ça, c’était trop inhabituel, encore plus que le reste. Au delà de son côté ouvert, Cap’ est quelqu’un de souriant, elle essaie de toujours voir le bon côté des choses, d’être positive ; ce n’est pas qu’une question de tempérament, elle sait très bien qu’elle déteint sur nous.
Là, il y avait un truc qui l’avait rattrapé après avoir eu un moment d’euphorie, et ça la bouffait. Et comme c’est elle qui crève les abcès, habituellement, bah on était complètement perdus.
Coup de bol, au moment du dessert (crème de flangus au citron, je crois), Andro a reçu un signal de l’infirmerie nous informant du réveil de Burrito, qui appuyait comme un forcené sur son bouton d’alarme. On a tout laissé en plan et on a couru sur place, pour le retrouver en sueur, la panique greffée au visage.
Entre deux hoquets, la respiration sifflante, il nous a conjuré de nous amener sur son vaisseau, au poste de pilotage ; il venait tout juste de se souvenir, au milieu d’un délire fiévreux, qu’il y avait un protocole de sécurité automatisé en cas d’intrusion ou d’abordage qui le ferait s’autodétruire, et qu’il était le seul à pouvoir le desactiver. On a pas pris le temps de lui demander des détails, Andro l’a embarqué sur son dos avec son poste à perfusion, on lui a filé sa clé et on est parti. La vraie peur a ça de puissant et d’universel qu’il est très difficile de la feindre, même pour un excellent menteur. Burrito suait la frayeur et l’angoisse de la mort à un tel point qu’on pouvait la sentir, que c’était contagieux.
On est arrivé dans leur vaisseau comme des dingues, sans prendre la précaution du silence, ce que n’a pas manqué de remarquer Hector avec un ton qui semblait sarcastique et vaguement passif-agressif. Un truc du genre :
« Ravi de vous revoir et de constater que vous avez retrouvé l’usage de la parole ! »
Burrito lui a lancé un « Ta gueule, Hector ! » qui transcendait sa fatigue et allait chercher une lassitude teintée de rage qui devait pas dater d’hier. C’est fou les progrès de la technologie.
Toujours est-il qu’Hector a effectivement fermé sa gueule, et qu’on s’est retrouvé devant le poste de pilotage, Burrito toujours sur le dos d’Andro, avec la clé dans sa main. Il était toujours très affaibli, mais il avait besoin d’être debout pour pouvoir déverrouiller la porte. S’en est suivi une scène un peu pathétique où il titubait et peinait à se maintenir en position, avec chacun·e de nous qui l’aidait à ne pas tomber, à bout de bras. Finalement, il a réussi à se reprendre un peu après une grosse quinte de toux qui l’a plié en deux, expectorant un très joli glaire aux teintes mêlées de vert, bleu, jaune et gris que n’aurait pas renié Pollock. Il a respiré un peu, s’est éclairci la gorge, a réfléchi quelques secondes, puis il a inséré la clé à un angle bien précis dans la serrure. En la tournant, il a énoncé à haute voix son code d’identification et la consigne d’ouverture porte, selon une nomenclature complexe à laquelle on a pas tout compris. Autant dire qu’on avait vraiment besoin de lui pour ouvrir cette porte. Cap’ nous a regardé avec un sourire entendu à ce moment-là, dans lequel j’ai encore surpris cette avidité inhabituelle ; mais je n’ai pas eu le temps, pas plus que les autres de m’interroger sur les raisons de son excitation.
Je vais prendre du temps à raconter ce qui suit, mais il faut bien vous dire que ça n’a pas duré plus de quoi… 7, 8 secondes. À tout casser.
D’abord, on a entendu Hector qui saluait le retour de Burrito (sous son nom officiel que je ne répéterai pas) avec un ton mielleux qui tenait très clairement du sarcasme. Je reviendrai plus tard sur Hector, qui tient clairement plus de la catastrophe industrielle que du progrès technologique, mais il y a trop de choses à dire pour m’y étendre maintenant. Puis les verrous pneumatiques et magnétiques se sont déclenchés, laissant échapper une première bouffée d’air vicié, chaud et terriblement humide. Le poste de pilotage, avant même de s’ouvrir un tant soit peu, nous a roté à la gueule. On a tou·te·s eu le réflexe de prendre un pas ou deux de recul, tant la puanteur ambiante s’est soudain empirée, avant même que la porte ne s’ouvre réellement.
Et pour cause. Dans le poste de pilotage, on a tout juste eu le temps de voir deux des collègues de Burrito, ou du moins, vous l’aurez deviné, ce qui en restait. Par peur de leur  »maladie », faute d’un meilleur terme, il a eu le réflexe de hurler la consigne de fermeture en s’écartant précipitamment ; Hector s’exécutant avec une évidente mauvaise volonté et une réflexion du genre « Vous savez vraiment pas ce que vous voulez ».
Les deux cadavres étaient comme fondus. Sur le moment, on a pas su si leur état était dû au temps passé dans le poste de pilotage ou à l’action de la saloperie dont nous avait parlé Burrito, mais l’essentiel, c’était bien qu’ils étaient tous les deux avachis dans leurs chaises, comme étalés. Des croûtes, des vêtements poisseux de fluides corporels, des flaques immondes au sol, un tableau vraiment répugnant. Sans parler de l’odeur, celle qu’on avait déjà un peu oubliée, qui s’est rappelé à nous avec violence et nous a enfin expliqué son origine ; on croyait connaître l’odeur de la mort, clairement, on avait tort. Larsen et moi, on a pas pu se retenir de vomir, d’ailleurs.
Burrito s’est remis à pleurer, juste après s’être écroulé contre une paroi. Encore une fois, on savait pas trop quoi faire. Alors on a attendu. Tombal s’est assis à côté de lui et lui a tapoté l’épaule, en désespoir de cause, même si, à sa décharge, il avait vraiment l’air ému.
C’est Cap’ qui a rompu le silence en se rendant soudain compte qu’on était peut-être dans la merde, et qu’elle nous a ordonné d’aller dans le sas pour lancer un nouveau scan du vaisseau, et nous y faire passer, par la même occasion. Coup de bol, aucune trace détectée, dans le vaisseau ou sur nous. Après coup, on a eu une hypothèse là dessus. Enfin, je dis  »on », évidemment, c’est Larsen qui a eu l’idée, mais elle nous a semblé bonne après examen. D’après lui, c’est bien la firme qui a empoisonné l’équipage, mais avec un agent à durée de vie limitée. Genre un truc qui meurt en même temps que sa victime, ou peu s’en faut, histoire de ne pas risquer une pandémie à l’échelle galactique, permettant de juste viser un petit groupe. Avouez que c’est quand même hyper intelligent. En tout cas nous, ça nous a convaincu. Tu colles un petit diffuseur dans un coin du prototype de vaisseau que tu veux pas qu’on te vole, et en cas d’ultime défaillance de ton système de sécurité externe, les voleurs sont morts en quelques semaines, et il te reste plus qu’à discrètement récupérer ta propriété. Immonde, mais malin.
Certes, ça ne nous expliquait toujours pas comment Burrito s’en était sorti, ni comment le vaisseau était resté si propre en dehors du poste de pilotage, mais au moins, son histoire tenait la route. Et il avait l’air aussi sincère que possible, pour ce que ça valait.
Donc voilà. On s’est pas laissé démonter, on est allé chercher nos combinaisons et notre nécessaire de nettoyage d’urgence – le genre qui permet de manipuler les choses de loin et sans trop y mettre les mains – et on s’est mis au travail pour évacuer le plus efficacement et respectueusement possible les deux cadavres. Sans perdre de vue la possibilité de trouver des choses intéressantes sur eux, évidemment, mais c’était quand même pas notre priorité, surtout avec Burrito derrière nous qui regardait avec appréhension et émotion. On allait quand même pas lui demander d’aider. Il restait notre prisonnier, malgré tout, ça nous aurait paru cruel en plus d’être inutile.
C’était dégueulasse, traumatique, sans aucun doute l’une des pires expériences de ma vie, et je refuse d’en parler. Mais on en a vu le bout. À la demande de leur collègue, après quelques prélèvements pour le principe dont on savait qu’on ne tirerait rien avec notre équipement, on les a passé par le sas d’évacuation.
Et on a enfin pu nous concentrer sur le poste de pilotage et ses secrets.
Et si vous avez suivi, vous aurez compris que c’est là qu’on est entré dans le vif du sujet, niveaux emmerdes.

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