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Town 2 – Oracles, Rozenn Illiano

Aesop Rock – The Gates (extrait de l’album Spirit World Field Guide)

J’ai quelques avis préconçus et préjugés assez solidement ancrés en moi quand il s’agit d’anticiper une œuvre, quelle qu’elle soit. C’est sans doute une des raisons majeures qui font que je ne m’intéresse que très peu à un ouvrage littéraire avant de le lire, surtout à son résumé ; parce que je me connais, comme je connais l’influence que ces jugements et procès d’intentions peuvent avoir sur mon avis final. Je protège le bouquin autant que moi, parce que la complète découverte est sans doute le premier pré-requis pour mon plaisir ; sans compter qu’une appréciation complètement vierge de toute influence me garantit une analyse plus pure et honnête.
Et au rang de ces jugements un peu faciles et sans doute régulièrement injustes, mais dont je n’arrive pas vraiment à me débarrasser ; on trouve l’idée que la préquelle est souvent un exercice assez vain, prouvant que l’histoire originale est arrivée en bout de course et qu’on manque d’imagination pour la prolonger intelligemment, entre autres maux mineurs.
Mais s’il y a une chose que j’aime, c’est bien trouver des preuves que mes préjugés sont complètement cons en me laissant prendre complètement par surprise.
Oracles est une preuve magnifique et manifeste que la préquelle, lorsqu’elle est réfléchie et construite, lorsqu’elle s’inscrit dans un projet d’envergure, peut être un outil absolument formidable pour raconter les choses avec une force évocatrice unique. Dans un cadre tel que celui du Grand Projet de Rozenn Illiano, c’est même mieux que ça.
Alors, aucun suspense, si Tueurs d’Anges donnait un départ relativement timide à la tétralogie Town, sa suite/préquelle est un foutu coup d’accélérateur sur l’autoroute du plaisir littéraire. Et c’est avec un plaisir équivalent que je m’en vais vous expliquer pourquoi.

Rapidement évoqué dans le tome précédent, nous nous concentrons cette fois sur le parcours d’Oxyde, jumeau astral d’Élias ; durant les années précédant le Cataclysme. Au travers de son long parcours, nous en apprenons plus sur lui et sur le cheminement de l’humanité jusqu’à son annihilation par les Anges.

J’attendais un bouquin se concentrant sur Oxyde depuis un bon bout de temps. Depuis Le Phare au Corbeau, à vrai dire, où il faisait déjà une apparition mystérieuse et prometteuse ; revenant régulièrement hanter les pages du travail de Rozenn Illiano avec une présence singulière. Je sais de source sûre que c’est le personnage préféré de son autrice, et ça se sent. La seule chose que je savais en ouvrant Oracles, c’était que j’allais enfin en apprendre plus sur lui, et dire que j’avais hâte est un sale euphémisme. Et le constat est sans appel : je comprends mieux, maintenant.
Commençons donc par étudier son cas, puisqu’il porte littéralement le roman à bout de bras, tant par son charisme singulier que son caractère, ou son destin particulier. Oxyde est l’incarnation assez archétypale de l’anti-héros ténébreux surpuissant, luttant en permanence contre ses démons intérieurs et ses nombreux ennemis, s’en sortant toujours, mais en souffrance permanente, payant le prix de ses excès. Je dois être honnête, c’est habituellement une figure assez difficile à tenir sur la longueur pour moi, ayant tendance à virer dans le cliché beaucoup trop souvent pour être supportable. Un peu de badasserie excessive, de temps en temps, c’est distrayant, mais avec trop de régularité, je trouve ça fatiguant, parce que pas vraiment crédible, et narrativement peu créatif.

Mais pas là. Car Oxyde a pour lui bon nombre d’atouts, qui sont autant de symboles du talent de Rozenn Illiano et de la profondeur de son univers. Tout d’abord, bien qu’il soit très sombre et torturé, au travers de ses discours on ressent qu’Oxyde a vécu. En prenant bien le temps de raconter les choses, de se concentrer sur tous les événements importants de son existence à l’aune de cet arc précis de sa vie, on comprend bien d’où il vient, où il va, et comment. Oxyde n’est pas creux ou monolithique, au contraire, il est plein, entier, et nuancé ; son caractère comme ses prises de décisions font sens et nous émeuvent car elles participent d’un mouvement large et complexe, dépendant d’un hallucinant nombre de facteurs. J’ai particulièrement apprécié le fait qu’à travers de ses écorchures mentales comme physiques, malgré sa brutalité, sa violence, on ressente quand même la profonde bienveillance de Rozenn Illiano à travers lui. C’est assez compliqué à expliquer, et surtout à réellement justifier, mais en dépit des moments de violence et des thèmes difficiles abordés au fil des pages, il exsude de tout ça une réelle douceur, quelque chose d’éthéré ; peut-être au travers des interactions entre les personnages, toujours aussi soignées. À un moment de ma lecture, j’ai été pris d’un vertige passager, lorsque je me suis rendu compte à quel point Oxyde, et ses aventures à travers lui, cumulait les qualités majeures de l’écriture de son autrice, et à quel point, de ce fait, Oracles constituera pour moi, dans mon parcours de lecture du Grand Projet, un pivot, sinon le pivot essentiel.

Parce qu’Oxyde défonce, oui, c’est un personnage extraordinaire, et il n’y aucune raison de m’appesantir là-dessus. Mais il était temps que je me rende compte à quel point Rozenn Illiano aime s’appuyer sur des thèmes et concepts récurrents avec suffisamment de subtilité, et, oserais-je dire, de candeur pour leur permettre de ne jamais souffrir d’une quelconque redondance. Car roman après roman, l’évidence m’a enfin frappé : aucun de ses personnages n’est jamais seul. C’est assez bateau à dire, mais le fait est que jamais un personnage de cette autrice ne peut accomplir quoi que ce soit sans l’aide de quelqu’un d’autre. Mais ce n’est pas quelque chose d’anodin dans son univers ni dans sa conception des choses, je crois que c’est quelque chose qu’elle met en avant par la seule force de sa conviction ; et sans doute une explication pérenne à mon profond attachement à son travail. Au travers notamment de son obsession pour la figure de la dualité (dont je me suis rendu compte qu’elle était littéralement omniprésente dans ses ouvrages), elle trace des lignes de cohérence globale qui m’hallucinent par leur puissance et leur variété. Moi qui suis si attentif à ce genre de motifs, ne m’en rendre compte que maintenant est sans doute à mettre au crédit de son éthique de travail, cherchant toujours à créer des récits originaux et démarqués les uns des autres, et pour autant sans artificialité, conservant un réel organisme.

Car malgré tous mes compliments déjà formulés, en demeure un qui pour moi dépasse, exalte et sublime les autres. Je vais donc encore une fois saluer la qualité de démiurge de Rozenn Illiano, mais en y ajoutant une nouvelle dimension. Si j’ai été soufflé par sa capacité à créer une cohérence globale, une chronologie aussi précise et solide au fil des volumes ; je suis encore plus estomaqué par la réussite de son ambition générique. Mêler les genre littéraires, c’est un pari très risqué en temps normal, habitué·e·s que nous sommes en tant que lecteurices, à pouvoir ranger les ouvrages qui nous tombent sous les yeux dans des cases confortables. Ce qui, sans doute, a influencé les auteurices depuis quelques années sinon décennies, à tempérer leurs ardeurs créatrices, à se cantonner à un genre en particulier, à ne raconter les choses que depuis un angle d’attaque précis. Je ne dis pas que c’est absolument systématique, mais c’est mon sentiment : beaucoup de romans et sagas ne mélangent pas trop les choses, à la fois pour éviter la confusion et pour ménager leurs efforts. Mais Rozenn Illiano doit aimer se faire du mal, car elle mélange énormément de choses et balances les codes par la fenêtre ; recréant de fait une cosmogonie entière qui se tient de bout en bout et de romans en romans, sans jamais se perdre, ni perdre son lectorat. J’ai personnellement le sentiment qu’elle invente ainsi ses propres codes au sein d’une cohérence inédite, s’affranchissant habilement des barrières qu’on aurait pu instinctivement lui poser ; sans prétention, à la seule force de son audace.
Et c’est foutrement impressionnant, en plus d’être un absolu bonheur à lire.

Et c’est là que se cristallise cet effet pivot d’Oracles, autour de la figure d’Oxyde, concentrant de fait tous ces compliments autour de lui, par le seul fait de son existence. Qu’un tel personnage puisse exister de façon si claire et si complexe à la fois est un signe de l’immense réussite de ce Grand Projet ; à travers de ce vertige passager que j’ai éprouvé au moment où j’ai pu imbriquer par moi-même quelques pièces du puzzle géant que Rozenn avait assemblé à mon attention (pas que la mienne, mais vous voyez l’idée). Je ne saurais jurer que l’effet soit le même pour tout le monde, mais je sais ce que j‘ai ressenti, en comprenant, grâce à la lumière projetée dans ce volume, des éléments conjugués de plusieurs autres volumes ; sans rien perdre de mon intérêt pour ce que j’étais en train de lire. J’ai trop été séduit par la maîtrise absolue de l’ironie dramatique et la curiosité qui s’emparait de moi, l’envie brûlante d’en apprendre toujours plus. Le tour de force absolu est là : ce sentiment d’en découvrir un peu plus à chaque fois sur l’ensemble en lisant des histoires qui pourtant s’auto-contiennent et ne disent rien d’elles-mêmes. Les romans de Rozenn Illiano sont toujours bons, voire très bons, en eux-mêmes, mais sont encore meilleurs en dehors d’eux-mêmes, lorsqu’ils viennent ajouter à la somme de connaissances qu’ils nous offrent séparément sur un univers d’une singulière densité et d’une massive originalité, existant presque en lui-même, englobant l’ensemble de ce qui le compose par un formidable effet de synergie.

Alors voilà. Le sentiment est particulièrement exaltant à exprimer, bien que j’en ressente profondément le caractère subjectif et personnel. J’avais dit à cette autrice unique qu’elle n’était qu’à quelques lectures de son entrée dans mon panthéon personnel ; voilà qui est chose faite. Je ne saurais jurer qu’Oracles soit pour vous le même rite de passage qu’il a été pour moi, car j’y ai relevé des éléments pertinents à mon approche de son univers, beaucoup de choses qui, quelque part, ne lui appartiennent pas vraiment directement, mais un peu quand même. Je crois sincèrement que cet effet de vertige pourra être ressenti dans n’importe quel autre volume du Grand Projet après avoir lu un certain nombre d’autres volumes, et c’est encore une fois à mettre au crédit de leur si singulière autrice.
Ce roman en lui-même, ne serait-ce que grâce à Oxyde, est excellent, profitant au passage de personnages secondaires de qualité et d’une intrigue captivante, prenant encore plus de saveur avec la distance ironique procurée par la lecture de Tueurs d’Anges, posant de nombreuses et passionnantes questions pour la suite, comme éclairant certains autres événements du Grand Projet d’une sombre, mystérieuse et captivante lumière. Autant dire que la suite de Town ne paie rien pour attendre, même si après tant d’émotions et une lecture si précipitée de ce deuxième tome, j’ai besoin de respirer un peu pour me ménager un peu, et y revenir plus affamé que jamais.
Mais si cela n’était pas clair encore ; Rozenn Illiano est une autrice d’exception qui mérite toute votre attention.
Pour toujours, en tout cas, elle a la mienne.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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