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Impossible Planète – Episode 16

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Tout le monde ou presque connaît les effets d’un filet gravifique, mais pas grand monde ne sait comment ça fonctionne exactement. L’idée, c’est, en utilisant des bidouillages electro-magnéto-mon-squeele (c’est le domaine de Larsen et Tombal, pas le mien), de projeter une sorte de zone mobile de gravité alternative. Comme ça on annule la masse des volumes contenus à l’intérieur, et plutôt que de laisser se déplacer les objets par eux-mêmes avec leurs propulseurs ou leur inertie, on les déplace directement, à distance ; on évite beaucoup d’accidents et d’approximations d’origines humaines.
Sauf que ça se calibre, ces trucs là, il faut créer des algorithmes pour repérer et dissocier automatiquement les matériaux, les organismes présents, etc. Tout un tas de détails super délicats à maîtriser qu’on intègre au calibrage, normalement, histoire de normaliser les atterrissages ; ça permet notamment d’éviter d’avoir une dizaine de vaisseaux en orbite basse qui tournent en rond pour savoir où se poser, on choisit pour vous. On vous attrape, on vous pose, et hop. En plus ça permet d’économiser du carburant ; ça pompe une sacrée quantité d’opérer une rétro-poussée au ras du sol, mine de rien.
Mais bref, voilà pourquoi on a été happé dans le filet gravifique avec autant de violence. Juste une question de réglages initiaux auxquels on avait pas du tout pensé, surtout qu’on avait pas repéré l’appareillage classique associé à un équipement de cet acabit. C’était pas de notre faute, quoi.
C’est allé très vite. Une seconde, on passait la dernière couche nuageuse, et celle d’après, à peine la brume marronnasse de l’atmosphère dissipée sur la vitre avant, boom. Le vaisseau était soudain brutalement attiré au sol, avec une violence inouïe, nous donnant le sentiment extrêmement désagréable d’avoir littéralement l’estomac dans les talons. Mais le pire, c’est qu’on ne bougeait pas vraiment, puisque le filet gravifique nous clouait sur place ; ce qu’il n’aurait pas dû faire s’il avait été réglé sur des bases normales. On aurait dû ressentir ça qu’au moment de la transition, comme quand on est arrivé dans l’atelier de Rex. Non, là, la sensation durait, et durait, avec un affreux sentiment d’éternité, l’impression que ça n’allait jamais s’arrêter. Un des pires moments de ma vie.
Et je ne vous parle même pas de l’atterrissage en lui-même. Plutôt un crash, en vrai.
Le vaisseau s’est littéralement encastré dans le sol, en même temps que le filet se désactivait. Or, un principe de base de la physique, c’est : Action = Réaction. Sentir son estomac faire le voyage talons/crâne quand ledit crâne fait le voyage vers le plafond métallique est une expérience que je ne recommande à personne. On a mis quelques minutes à s’en remettre, et une bonne heure à nettoyer tous les fluides qui s’étaient échappés de nous à l’occasion, surtout parce qu’on boitait et qu’on avait mal partout. C’est Tombal qui s’en est le mieux remis, puisqu’il était bien sanglé dans son siège ; et encore, il en a gardé deux belles marques sur les épaules et une fracture de la clavicule. Dans un équipement censé le protéger du choc d’un missile frappant le cockpit directement, ça devrait vous donner une idée de l’impact.
Je pense qu’on a eu une chance insolente que personne n’y reste, à vrai dire, même si on peut se vanter d’avoir été prévoyant sur les stocks de matériel médical avancé nous permettant de nous rafistoler sans trop de problèmes. Mais on avait prévu de quoi tenir plusieurs semaines d’éventuels affrontements – parce qu’on sait jamais, hein – et 40% avait disparu après ce malheureux événement. Ça nous a mis un sacré coup au moral. On a même songé à déjà repartir, histoire d’éviter trop de pertes.
Mais on savait que fuir, à ce moment-là, c’était prendre le risque bien trop élevé de simplement nous faire piéger sur le chemin du retour et d’avoir tant sacrifié pour rien. Non, on avait trop à perdre, il fallait qu’on s’assure la pérennité de nos investissements dans cette histoire, qu’on marque notre territoire ; faire que cette découverte soit sans l’ombre d’un doute la nôtre, si on ne voulait pas disparaître.
Les lois Fédérales sont très claires sur ces sujets : cielles qui permettent à l’humanité d’avancer un peu plus, enfin, après des siècles dans les ténèbres de l’espace sont protégées. Voler à des explorateurices le fruit de leurs prises de risques, attenter à leur vie ou à leur butin est un crime capital. Alors, oui. Je sais que venant d’un équipage de pirates qui a somme toute dû voler une partie des équipements leur permettant d’arriver à la découverte en question, c’est quand même foutrement hypocrite. Mais la Fédération a quand un même un certain respect pour cielles qui savent jouer un peu avec ses règles pour arriver à un résultat, surtout de cette ampleur.
C’est pas pour rien que la piraterie existe encore, avec tout ce qui existe autour d’elle ; il y a une sorte de méthode à la folie qui nous anime. Les résultats comptent plus que la méthode, quand il s’agit de ces questions. La Fédération a toujours eu, plus que jamais d’ailleurs, les moyens de mettre fin à notre existence et tout ce qu’elle suggère, mais elle a besoin de nous, malgré tout, pour faire le gros du sale boulot. Et même Elle a du mal avec le monopole technologique et financier des méga-corporations, elle triche d’Elle-même avec ses propres lois pour essayer de maintenir une sorte d’équilibre immanent en son sein. Avec une discrétion politicarde toute relative, évidemment, mais faut apprendre à se satisfaire de ce qu’on a, j’imagine.
On est pas con, je vous l’ai déjà dit, on a réfléchi à la question, et on se faisait aucune illusion. Une étoile qui s’éteint, c’était forcément un événement majeur, et il n’y avait pas de doute à avoir, une dizaine de centrales scientifiques au minimum avait dû le détecter et l’enregistrer d’une façon ou d’une autre. La première planète habitée avec une flotte suffisamment bien équipée pour venir voir de quoi il en retournait et prévenir les autorités était à quelques chose comme deux semaines de voyage, en voyant large. D’ici là, il fallait absolument qu’on ai amassé suffisamment de preuves qu’on était bien arrivé les premiers, et qu’on en aie sécurisé la paternité.
Certes, un vaisseau encastré à la surface de notre petite planète impossible était un début, mais rien qu’une corporation avec suffisamment de réseau et de ressources ne puisse effacer ou faire passer pour autre chose, à son propre profit, bien entendu.
Le compte à rebours avait commencé.

Heureusement que les vaisseaux comme les nôtres sont spécifiquement conçus pour absorber les chocs à grande vitesse et que Tombal et Larsen en prennent un grand soin. Malgré nos mésaventures, il n’y avait aucune avarie majeure à signaler, du moins aucune qui ne soit pas réparable. Il fallait juste qu’on évacue la carlingue du cratère créé par notre remarquable arrivée ; un peu d’air sous le châssis, et on allait pouvoir passer le relais à nos réparo-bots. L’inconvénient des vaisseaux à réaction comme le nôtre, c’est qu’il faut un peu d’espace derrière les tuyères pour pouvoir exercer une poussée correcte. Et éviter une potentielle explosion, aussi.
La première chose qu’on a donc décidé de faire, c’est sortir du vaisseau pour creuser sous le vaisseau et le dégager suffisamment pour qu’il puisse bouger. Histoire d’avoir une option de fuite rapide au cas où les choses tourneraient au vinaigre ; avoir une porte de sortie prête, c’est l’une des premières choses dont on se préoccupe, quand on est un·e pro. Mais c’était frustrant, j’avoue. J’vous jure, on débarque sur une planète inconnue remplie de mystères, et la première chose à faire, c’est sortir les pelles ; c’est à vous désespérer de révolutionner l’histoire de la science. Même pas de la technologie de pointe, nos pelles, en plus, on avait plus le budget.
Bon, je déconne, mais en vrai, on a pas commencé à creuser tout de suite. Je vous ai déjà dit que dans l’espace, parfois, c’est compliqué d’évaluer les distances et les perspectives. Il faut savoir qu’il y a un espèce de syndrome lié à ça ; dans le milieu, on appelle ça la spacite (prononcé « spaycite »), pour rigoler. On désigne comme ça le fait d’être tellement habitué à tout considérer à l’échelle de l’espace qu’on se retrouve perdu une fois à terre ; tout nous paraît bizarre, déformé, pas de la bonne taille, ou pas au bon endroit, comme une mauvaise synchro avec notre corps. Avec le temps, on s’habitue et notre cerveau a comme deux « modes de fonctionnement » disponibles entre lesquels il oscille selon l’environnement ; mais il arrive toujours des moments où ça reprend même læ meilleur·e d’entre nous. Parfois, il suffit de quelques secondes ou minutes pour faire le point et on est reparti, mais ça arrive régulièrement, dans un sens ou dans l’autre.
Tout ça pour dire qu’en sortant du vaisseau, au travers des visières de nos scaphandres, on a cru à un rare mais spectaculaire cas de spacite collective. Parce que trop concentré·e·s sur nos problèmes de mécaniques et de nettoyage, on avait pas pris le temps de vraiment regarder dehors et de réévaluer les environs. Si on l’avait fait plus tôt, on se serait rendu compte que cette planète entière n’était pas construite à l’échelle humaine.
Sans la demander ni la chercher, nous avions l’explication du calibrage hasardeux du filet gravitationnel. Il ne l’était pas, il ne correspondait simplement pas aux standards humains. Tout dans cet endroit était plus grand, plus massif, plus lourd, de l’ordre d’une fois et demie, minimum. Même en plein milieu de notre terrain vague d’atterrissage, la distance ne suffisait plus à nous cacher ce qu’on avait pas encore réalisé. On était devenu minuscule. Une nouvelle leçon d’humilité impromptue qui nous a laissé·e·s babas pendant encore une trentaine de secondes, le temps de tourner sur nous-mêmes pour constater l’ampleur du dépaysement. Il a fallu que Cap’ me foute un taquet derrière la tête pour que j’arrête de baver et que je me mettre à pelleter avec le reste de l’équipe. Toujours le sens des priorités, elle, heureusement. Même si sous le coup de l’excitation qui demeurait malgré tout, on a un peu tout fait en même temps, quand même.
Le sol était plutôt meuble mais très épais, une sorte de sable argileux à la texture étrange que Larsen s’est empressé d’analyser sitôt les tuyères dégagées ; alors évidemment, la science étant la reine des buzzkills, rien d’inconnu ou d’extraordinaire dans la composition, au contraire. Juste une combinaison inhabituelle de composants ordinaires mais rarement croisés ensemble, alliée à la gravité particulière de l’endroit. C’est bête, mais on était déçu. Et on pouvait même pas étudier ces composants de plus près pour éventuellement constater des trucs nouveaux ou bizarres, on avait pas le matos.
Avant de nous mettre en chemin pour ce qu’on appelait « la Ville », parce qu’on a beaucoup d’imagination, on s’est aussi attaqué à un test de l’air ambiant. On n’y croyait pas du tout, la probabilité de trouver un air respirable et non chargé en miasmes, maladies ou autres trucs pathogènes était ultra-faible. Mais au cas où, il fallait vérifier ; pouvoir se balader dans le coin sans nos scaphandres aurait été éminemment plus confortable et pratique.
Bon, évidemment, les tests étaient formels, malgré la clarté de l’air et la température printanière, on avait une composition irrespirable pendant moins de trente secondes avant une asphyxie totale et extrêmement douloureuse. Par contre, aucun agent pathogène ou quoi que ce soit. Nada. Ce n’était certes pas un air respirable pour les humains, mais il était absolument pur. Ce qui, pour le coup, était vraiment très bizarre, parce que statistiquement… bah impossible, en fait. C’était ton sur ton quoi.
Mais bon, on avait prévu le coup, nos scaphandres étaient de super qualité, avec de quoi les rafistoler proprement en cas de problèmes de toute sorte, des réserves d’air bien de chez nous, et même des générateurs à carburant, au cas où. On avait pris pour un mois de tout, alors qu’on savait ne pas pouvoir rester plus de deux semaines.
Mais je vous emmerde avec ce genre de détails, pardon ; en plus c’est sur que je raconte de la merde, scientifiquement parlant. Mais que voulez vous, c’est pas ma formation.
Vous, ce que vous voulez, c’est du sang des larmes et de la sueur, des émotions fortes ! Non seulement c’est ce que je vous ai promis, mais c’est censé être le cœur de mon propos. Si je délaie, c’est parce que c’est traumatique, un peu, quand même, et c’est très frais dans ma tête ; j’espère que vous saurez trouver la mansuétude de me pardonner.
Bref.
On était paré, c’est ça l’idée. Enfin on se pensait paré. Donc on s’est finalement mis en route pour la Ville, avec Achille dans les oreilles pour faire la cartographie des lieux au fur et à mesure. On aurait pu balancer des coups de scanner, mais l’expérience avec le filet gravitationnel nous avait un peu refroidi·e·s ; on a préféré limiter les usages d’ondes et d’électronique au strict minimum.
Ce qui nous a fait nous rendre compte, soudainement, que sous le coup de toutes nos émotions, on avait pas capté qu’Hector était muet, depuis notre atterrissage. Et Hector qui se tait sans qu’on l’y ait contraint, c’est pas normal. Du tout.

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