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Impossible Planète – Episode 26

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Un rapide coup d’œil à l’horloge à côté du lit ne lui fut pas très utile pour savoir combien de temps il avait passé dans les limbes, parce qu’il avait la vue trop trouble pour discerner quoi que ce soit au delà de quelques centimètres. Dans l’état où il semblait être, son expérience lui disait que ce la faisait probablement plus d’une journée, mais guère plus, le temps que les protonans fassent suffisamment action pour qu’il ne refoute pas du sang partout au moindre mouvement malheureux. Il était toujours vivant, c’était un excellent début. Il se sentait cotonneux, quand même, à la limite de la rechute, toujours terriblement faible. Il n’osait pas bouger, même pas un tout petit peu pour s’examiner ; il préférait cet état d’insensibilité généralisé à la moindre douleur ou au risque d’une blessure qui se rouvrirait.
Il n’avait pas pu se soigner autant qu’il l’aurait voulu, faute de matériel et de nourriture en quantité suffisante. Juste quelques grands coups de spray cicatrisant, une protbar qui traînait dans un placard, une injection de produits divers dont les protonans qu’ils s’était gardés de côté dans son Scaphandre. Il aurait eu besoin de bien plus pour se remettre d’aplomb plus vite. C’était le souci d’avoir dû presque tout mettre dans l’autre vaisseau avant d’atterrir sur cette foutue planète, même plus de quoi subvenir aux besoins les plus élémentaires sur celui-ci. C’était logique, sur le moment, mais c’était quand même une idée discutable, et il n’avait pas prévu de devoir repartir avec Hector plutôt qu’Achille.
C’était pas une catastrophe, évidemment, mais avoir un compagnon de voyage silencieux et efficace plutôt que fantasque et nécessitant une surveillance quasi-constante et des consignes ultra procédurales, c’était quand même autrement plus confortable pour la fin de sa mission. Si ses prévisions étaient bonnes, la trajectoire qu’il avait demandé à Hector de suivre les mèneraient à croiser celle de sa directrice de cellule dans très peu de temps. L’essentiel était d’être discret et de survivre d’ici là.
Mais ses considérations professionnelles le quittèrent bien vite, un truc n’allait pas, au delà de l’évidence de son pathétique état physique. Une sorte de bruit de fond, un bourdonnement étrange, d’autant plus pénible à identifier avec ce sentiment insupportable d’avoir la tête dans la gelée. Il n’avait pas été blessé à la nuque, il pouvait faire un tout petit effort pour soulever sa tête de l’oreiller, histoire de laisser une chance à ses oreilles de faire le travail. La contraction des muscles de son cou fut bien plus douloureuse qu’il ne l’avait anticipé, causant un pitoyable et bruyant gémissement de sa part, couvrant précisément le bruit qu’il voulait identifier.
Il fit la grimace puis serra les dents, agacé et un peu humilié pas la situation, mais tenta de tenir la position, malgré son inconfort, histoire de ne pas avoir souffert pour rien. La gainage provoquait une sorte de vibration à l’arrière de son crâne qui ne l’aidait pas, mais effectivement, l’oreiller était tellement épais qu’il l’empêchait de bien entendre. Et il pût très vite identifier la source de ce foutu bruit. Il laissa échapper un soupir de colère qu’il avait marre de pousser en laissant retomber sa tête en arrière. Il s’éclaircit la gorge.

« Hector ? »

Une milliseconde de battement dans le bourdonnement. À peine perceptible, pour quelqu’un qui n’aurait pas l’habitude, comme lui et le reste de l’équipage. Et comme une nouvelle conscience du silence qui entourait ce bruit de fond, peut-être une légère baisse des décibels.

« Hector ? »

Le silence, cette fois, le vrai. Celui qui en temps normal aurait laissé la place à la douce et reposante vibration des multi-moteurs, la berceuse des Pirates. Il demeurait une certaine tension dans l’air quand même, celle qu’on sent lorsque le gamin sent venir la rouste verbale bien méritée après un très mauvais résultat à son contrôle de maths.
Mais qu’Hector ne réponde pas était cur… Un nouveau soupir, et un claquement de langue, cette fois, synonyme de lassitude plutôt que d’agacement.

« Hector, contre-ordre, tu as le droit de me parler. Je dirais même que tu as l’ordre de me répondre, quand je te parles.Chef oui chef ! Présent chef, qu’est ce que je peux faire pour vous chef ?
– T’as décidé d’être pénible, donc, super. Mais bref. On peut savoir ce que tu faisais là, exactement ? Réponds s’il te plaît, j’ai pas la patience ni l’énergie.
– Je… M’ennuyais. Alors je chantonnais en sub-vocal. Me l’aviez pas interdit ! Et je savais que j’allais pas vous réveiller ; je surveillais vos constantes. V’z’êtes réveillé naturellement, promis. Ça fait quand même 31h que vous dormez. Je crois que vous avez un peu forcé sur les protonans, ça assomme, ces saloperies. Franch…
– Sssshhhhhh. Pas le moment. Dis moi juste comment sont mes constantes, où on en est de notre trajet, et si on a été contactés. Et après, silence jusqu’à ce que je te parle. Sauf si on est contactés, évidemment. Fais pas semblant de pas comprendre ce que je te demande, juste pour cette fois, pitié.
– Ch’fouichf ! Constantes stables et indicatives d’une guérison en bonne voie, trajet accompli à 36% de nos estimations finales au lieu des 45% prévus, retard subi à cause de perturbations magnétiques à éviter et un contrôle fédéral à esquiver, aucune demande de contact reçue. Chef. »

S’entendre dire qu’il était sans doute tiré d’affaire le rassura assez pour qu’il ose bouger un peu dans son lit, histoire de tester ses limites du moment. Il se posa un bras méchamment courbaturé mais pleinement fonctionnel sur les yeux histoire d’apaiser ses rétines un peu agressées par les lumières vives. Il avait besoin de faire un peu le point, maintenant qu’il ne risquait plus de saigner à mort.
Il avait rempli sa mission au mieux ; de ce côté là, il était complètement serein. Malgré la catastrophe du décollage final et les derniers éléments qu’il avait pu découvrir avant de partir, il avait tout récupéré : fichiers vidéos et audios des pov de tous les membres de l’équipage, la télécommande sur le cadavre de Cap’, les notes que Larsen avait pu mettre dans le cloud du vaisseau, il ne manquait rien de ce qui était à sa portée.
Sa seule crainte, finalement, c’était de ne pas être présentable au moment de la jonction, ou pire, ne pas être en état de faire face à un nouvel imprévu. Plus lui et Hector s’éloignaient de la planète artificielle, et donc de la Bordure Extérieure, plus ils s’approchaient du centre de la Fédération, forcément ; et plus les risques de rencontres malheureuses se multipliaient. À vrai dire, il hésitait à simplement se planquer en attendant une prise de contact sûre, mais il savait qu’il y avait une certaine contrainte de temps sur ses seules épaules, et il devait assurer un équilibre intenable entre toutes les conditions d’évaluation de sa mission pour espérer ne pas se faire tailler en pièces.
Il pouvait pas s’empêcher de réfléchir, en fait, de tourner et retourner tous les éléments qu’il allait devoir verbaliser, pour se mettre en valeur. Ce qu’il avait pu rater, compte tenu des circonstances, ce qu’il aurait pu, ou dû mieux faire, ce qu’on allait forcément lui reprocher, ou pire, lui demander de faire pour combler ses éventuels manquements. Qu’il ait bossé seul pendant des années, sans réel soutien ni pause, qu’il ait pu autant en chier sur cette mission, sans jamais dévier de la ligne, ça compterait pour rien, il le savait, et ça le faisait salement grincer des dents. Les exécutifs de la Firme étaient pas exactement connus pour leur largesse d’esprit ni leur générosité.
Une impulsion rageuse le fit se lever brusquement, pour regretter immédiatement sa décision.
Il se tint péniblement debout une bonne minute, le temps de retrouver un semblant d’équilibre sur ses pieds et dans sa tête. Sa vision était enfin éclaircie, mais il avait toujours du mal à se situer dans l’espace ; il avait vraiment perdu beaucoup de sang. Les protonans avaient beau faire un sacré boulot de réparation, ils n’étaient pas encore capables de reconstituer des éléments absents du corps dans lesquels on les injectait.
Ce qui lui fit soudain réaliser que ce corps, précisément, était un clone. Et que les protonans n’avaient même pas montré le moindre signe d’hésitation logicielle avant de se mettre au travail, ce qui était à mettre au crédit de la technologie xéno qui lui avait redonné naissance. À sa faiblesse s’ajouta le vertige des perspectives offertes par une telle innovation si la Firme parvenait à la reproduire. Qu’elle en acquiert la maîtrise directe ou qu’elle procède par rétro-ingénierie, la seule vraie incertitude serait simplement le temps que cela prendrait, mais la finalité restait la même dans les deux cas de figure. Un avantage stratégique absolument irrésistible et, à terme, sans doute une redistribution terrible des enjeux à l’échelle de la Fédération toute entière.
Un frisson étrange parcourut son échine, lui faisant se demander s’il était provoqué par une excitation loyale ou une frayeur rebelle.
Mais il n’avait pas été formé pour se poser ce genre de questions, alors il se décida à se faire un peu violence pour mener une petite inspection du vaisseau avant de retourner se coucher quelques heures. Ne fut-ce que pour s’enfiler un petit en-cas au passage, il devait avoir la force suffisante pour faire chauffer un protpack, quand même.
Mais le repas attendrait.
Il avait bien fait de se demander si le vaisseau était présentable, parce qu’il ne l’était clairement pas. Dans la précipitation du départ et la panique causée par sa peur (justifiée) de mourir, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait foutu du sang absolument partout. De vagues flashs de souvenirs lui revinrent de son retour dans l’habitacle, tellement défoncé par les volumes d’hémoglobine perdu qu’il en avait oublié l’existence d’Hector. Il avait même essayé de décoller en manuel, sans succès évidemment ; ça expliquait sans doute le mauvais esprit de l’IAdo depuis, il avait été vexé, cet abruti.
Il fallait nettoyer le vaisseau avant toute autre chose. Aucun moyen de savoir quand sa directrice arriverait à son contact, et il savait pertinemment qu’au delà de toute autre conception du travail accompli, elle était psycho-rigide à propos de l’image que ses équipes pouvaient donner de l’entreprise. Comme toutes les grosses huiles de la Firme et des autres corpos, d’ailleurs ; la guerre se menait tout autant sur le terrain de la réputation que sur les terrains plus traditionnels, désormais.
C’en était arrivé à des points de stupidité confinant à l’absurde ; c’était pas comme si on allait juger la Firme à l’aune de l’état de son vaisseau à l’issue d’une mission qui aurait pu être mortelle, si tant est que quelqu’un capable de répandre l’image à l’échelle de la Fédération risquait de tomber sur lui par hasard. Mais bon, c’était comme ça, il n’était qu’un exécutant, après tout. On ne pouvait pas dire qu’il avait vraiment le choix…
Quoique, se dit-il soudain alors qu’il se saisissait d’une serpillière dans la réserve du vaisseau, luttant contre un malaise qui menaçait de l’emporter à tout moment. Ses réflexions l’avaient encore mené à sentir ce frisson lui remonter le dos. Et le sentiment qui l’avait fait naître ne lui laissait pas vraiment de doute, cette fois.
C’était bien le désir d’une rébellion, pas une loyauté imméritée, qu’il avait ressentie, en pensant à ce que ce vaisseau contenait, au potentiel qu’il promettait à la Firme ou à d’autres corpos qui parviendraient hypothétiquement à l’espionner. Il se rendait compte que rien ne l’obligeait, finalement, à continuer à bosser pour des gens qui considéraient pouvoir l’appeler et l’avoir à leur disposition sans même avoir à lui demander poliment.
Alors oui, la liberté qu’il ambitionnait soudain aurait un prix, elle impliquait des risques. Mais c’était un peu le principe de la liberté, en y réfléchissant un peu. Pas trop fort, quand même, il avait mal à la tête et peur de se faire mal en tombant s’il forçait et s’évanouissait encore. Tant pis pour les ennuis à venir, ils auraient plus de goût que l’ersatz de vie qui lui était promis dans le cas contraire.

« Hector ! Oublie tous mes ordres et mes consignes depuis le décollage de la planète artificielle. On fait demi-tour, on va essayer de réparer mes conneries.
– Ah, comment j’m’en doutais. C’est reçu chef. Bon par contre, je me dis que je ferais bien de te prévenir, ta boss semble être en avance au rendez-vous. Elle demande à nous aborder, et elle a pas l’air de bonne humeur. C’est con hein ? »

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