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Impossible Planète – Episode 30

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Il est partagé entre le soulagement, la rage, et une envie coupable de juste rire. Il se laisse simplement aller à poser son front contre la cloison, son poing fermé battant discrètement le rythme de son rire silencieux. Il chuchote, par acquit de conscience, même s’il se doute que la discrétion ne le protégera de rien.

« ‘Tain mais t’es vraiment trop con, c’est pas possible. Je suis prisonnier, et toi tu me pètes dans les oreilles dès le réveil, c’est quoi ton problème ?! T’as pas une option pour arrêter d’être un abruti en période de crise ?
– Alors déjà, bonjour à toi aussi. Désolé, aussi, pour le réveil en fanfare, mais admets juste une chose. Si je t’avais signalé ma présence de façon officielle, qu’est ce que t’en aurais déduit ? »

Un silence. Une moue dubitative, un hochement de tête et un haussement d’épaules.

« C’est pas faux. Même si tu admettras toi aussi que me dire ça pourrait aussi me laisser penser que tu me le dis précisément pour me faire tomber dans le panneau encore plus facilement. Tu peux très bien avoir été reprogrammé en deux-deux pendant que je pionçais pour m’extorquer toutes les infos que veulent les autres corniauds sans efforts.
– Crois bien qu’iels ont essayé ! Mais mon code est tellement foutraque qu’iels y bitent rien depuis deux jours. Oui, ça fait deux jours que t’es dans le coaltar ; la bombe à vidange t’as très mal mis. Mais bref, j’ai senti l’arnaque arriver, et même si le Consortium est aussi doué en informatique que moi en toilettage pour chiens, j’ai préféré prendre des précautions ; je me suis créé un double pour qu’iels puissent tenter de le bidouiller de leur côté pendant que je me planque dans les systèmes internes du vaisseau. C’est pour ça qu’on peut se parler tranquillement, d’ailleurs, se doutent de rien. Ils pensent juste que je fais la gueule et que je refuse de parler. Des branques de compet’, vraiment. Et t’inquiètes, si jamais iels arrivent quand même à craquer le code de mon autre moi, j’ai installé un virus à l’intérieur que t’es le seul à pouvoir activer avec le bon code vocal. Une sorte d’assurance avec une preuve de ma bonne foi.
– Fort aimable. Et convaincant, j’admets. Par contre, laisse moi deviner le code vocal… Au hasard, hein. Un bruit de pet ?
– Quelle opinion tu as de moi, vraiment, je suis scandalisé. Non, c’est les premières mesures de Ma belle xéno, je me suis dit que tu les connaîtrais. Et puis c’est plus facile à rentrer dans une console à l’écrit qu’un bruit de pet, aussi.
– C’était ta première idée, hein ?
– C’était absolument ma première idée. »

Un nouveau silence. Agcen avait un peu de mal à l’admettre, mais ça lui faisait du bien d’avoir ce genre d’échanges avec Hector. Une sorte d’oasis dans le désert ; pour ce que cette IA pouvait être pénible, par moments, son côté absolument défait de toutes inhibitions classiques ou de jugement social lui permettait de se détacher, au moins un peu de ses culpabilités. Et avoir un allié tel que lui pour s’échapper était quand même un sacré bonus, d’autant plus avec la perspective de refiler un sale virus à ses ennemi·e·s en prime.
Un peu détendu par leur début de conversation, il se mit à déambuler dans la soute pour essayer de se défaire des tensions accumulées un peu partout dans son corps. Il laissa échapper des bruits de bouche, fit balancer ses bras, enchaîna les démarches un peu bêtes, juste histoire de reprendre complètement contrôle de son corps et de son esprit. Il fallait qu’il réfléchisse, qu’il engrange les infos pour avoir les meilleures chances de s’en sortir entier, et idéalement, gagnant. Hector avait l’air aussi sincère qu’impliqué, puisqu’il attendait les consignes sans un bruit, ce qui ne lui ressemblait que dans les situations tendues comme celle-là. Il avait bien appris, mine de rien.

« Bon, du coup, si j’ai bien suivi, tu te promènes dans le vaisseau depuis deux jours ? T’as appris des choses utiles ? Comment ça se passe en bas ? La Fodragonne, elle est où ? Comment tu…
– Oulah, doucement, camarade, doucement ! C’est vrai que t’as tout raté toi, faut que je te raconte. Quoique, j’hésite, en vrai. Parce que si je te dis tout ce qui s’est passé, tu risques pas de cramer notre couverture en laissant échapper des infos par accident ? Tu serais pas plus crédible en la jouant nature ?
– Mec, mentir et faire semblant, c’est littéralement mon boulot, respecte moi un peu, par pitié. Je peux pas espérer me sortir de cette merde sans avoir un maximum d’infos sur la situation. Envoie la sauce, et ne m’épargne rien. Mais surveille quand même si personne n’arrive, quand même, s’agirait de faire attention, j’te l’accorde.
– Ok, c’est toi le patron, patron. Le plus important, je pense, c’est que tu saches que la Fodragonne est une sale traîtresse qui bosse avec le Consortium. Tu pouvais pas le voir pendant que tu te faisais balader à coup de bombe et de vidanges, mais son vaisseau à elle s’est très vite calé à côté des autres, et pendant qu’ils envoyaient une navette pour te récupérer – et moi avec, évidemment – elle s’est transbordé dans leur vaisseau principal. Je te montrerai lequel c’est à l’occas’. Bon, faut tout de suite que je te dise, iels ont beau être suffisamment bêtes pour croire pouvoir me déprogrammer ou au moins me désactiver, iels sont prudents. Dans ce vaisseau, iels maintiennent un sacré contrôle sur leur discours, parlent de rien de compromettant dès qu’iels pensent que je peux les entendre. »

À ces mots, Agcen lèva un doigt impatient, ouvrant la bouche sur une interrogation qui resta muette.

«  Attends, attends, laisse moi finir, sois pas impatient comme ça. J’ai compris très vite que je tirerais rien d’iels dans le coin, évidemment. Donc, pendant que leur équipe médicale s’occupait de toi, j’ai réfléchi à un moyen de rejoindre leur vaisseau sans éveiller les soupçons. Coup de bol, branques un jour, branques toujours, un petit malin a voulu se brancher sur notre ordi de bord en douce pour te piquer ton répertoire musical, j’ai balancé un mini-moi dans son lecteur à lui, en mode espion embarqué. Alors certes, le fait qu’il n’y ait pas de liaison directe permanente entre leurs vaisseaux et le nôtre aurait pu être pénible, mais le Consortium a cet espèce de politique de transparence numérique globale qui fait que depuis ce lecteur, mon autre autre autre moi – faudra que je les efface au fur et à mesure, ça va vite être beaucoup trop compliqué à suivre même pour moi cette histoire – pardon, enfin bref, il a réussi à se répandre un peu partout dans leur système et les espionner de son côté. Faut juste que quelqu’un de chez eux se ramène ici avec un quelconque appareil branché en ondes ou en câble, et je me fais mon rapport à moi-même, discrétos. C’est déjà arrivé deux fois avec ce qui doit être le médecin de bord qu’est venu t’examiner, ce qui m’a permis de faire un bilan rapide de ce qui se passe chez iels, puisque forcément, quand iels pensent que je ne suis pas là, iels parlent beaucoup plus. C’est clair ou je recommence ? Ok nickel.

Donc, de ce que j’ai compris, le Consortium et Fodrego avaient prévu de te doubler depuis le moment où t’as envoyé ton dernier message de mise à jour de mission avant que l’équipage et toi partiez. Elle a shunté la boucle hiérarchique habituelle en échange d’un sacré paquet de pognon et de l’assurance de pouvoir intégrer le Consortium à un rang de Commodore dès que toute l’affaire sera terminée, à condition que tout se termine à leur avantage, évidemment. Je crois que ça explique assez bien pourquoi elle était en avance au rendez-vous et pourquoi on était attendu ; z’avaient prévu de nous tomber dessus de toute manière. D’après ce qu’elle a d…
Oui, ok, j’abrège, pardon. On est sur trois vaisseaux méchamment armés, en plus de celui de Fodrego, évidemment, mais avec une équipe scientifique restreinte pour analyser ce que t’as ramené, et surtout un cargo planqué pas trop loin pour embarquer un maximum de matos. Z’ont pas encore osé atterrir pour le moment, parce qu’iels ont peur du filet gravifique ; préfèrent être sûr·e·s de pas avoir de mauvaise surprise à l’arrivée, et surtout, préfèrent avoir l’assurance de pouvoir repartir sans trop de casse ni de pertes. Matérielles, les pertes hein, on s’entend. J’ai enregistré une petite tirade de Korey à cet égard d’ailleurs, je te ferais écou… Oui bah pardon, j’essaie d’aider moi hein !
Niveau effectif, on est sur 46 personnes au total, 3 fois 15 pour le Consortium, plus Fodrego, je te compte pas le personnel du cargo, j’ai cru comprendre que c’était des mercenaires du transport, des contrebandiers sans grande envergure que Korey tient par les glaouïs ; iels lui doivent un service mais iels te poseront pas de problème le cas échéant. Et non, avant que tu demandes, aucune nouvelle de la surface, puisque personne n’y est allé, et que personne n’en est parti après toi. Désolé, je suis un peu décousu dans tout ce que je te raconte hein, mais je suis en mode restreint, et te parler tout en allant chercher toutes les données que j’ai planqué un peu partout dans le vaisseau, ça me pompe mes ressources à mort, je manque de structure.
Mais sin… Je crois qu’on devra laisser le reste pour plus tard, y a du monde qui arrive. Merde, je crois que j’ai rat… »

L’interphone par lequel s’exprimait Hector depuis quelques minutes cessa subitement ses crachotements à l’instant ou la porte de la soute s’ouvrit brutalement sur la silhouette imposante d’un troufion du Consortium qui avait l’air furieux de devoir faire le garde-chiourme. Il était sans doute rendu nettement plus impressionnant par le fait qu’il était debout, en armure complète et armé d’un fusil à impulsion alors qu’Agcen était assis par terre, vêtu d’un pyjama miteux et simplement doté d’un sourire ravageur, mais quand même, c’était, selon les standards établis, un solide gaillard.
Alors certes, Agcen était doué en arts martiaux, très doué, même, toujours selon ces mêmes standards. Mais c’était précisément parce qu’il était si doué qu’il savait pertinemment que le moment n’était absolument pas venu de tenter quelque chose ; comme avait dû lui dire un·e de ses instructeurices, un jour « T’as beau être rapide, tu le seras jamais plus qu’un projectile balistique ou sonique projeté à bout portant sur ta jolie p’tite gueule». Le ton du souvenir lui fit se dire que c’était sans doute son instructrice de première année qui lui avait dit ça. Une femme pleine de sagesse et de violence à peine canalisée ; il l’aimait beaucoup, et elle lui avait bien rendu.
Il ne songea pas vraiment à se retenir de sourire à l’évocation de ces jolies images, et se récolta un coup de crosse en travers de la tronche pour lui apprendre à rester concentré. C’est vrai qu’il était toujours assez fatigué, même s’il ne s’en était pas vraiment rendu compte tant qu’il était seul. Le monde allait un peu trop vite autour de lui ; il n’avait de toute évidence pas encore totalement récupéré de ses mésaventures avec Korey, malgré les soins qu’on était censé lui avoir prodigué. Soit on le maintenait dans un état second, soit le Commodore s’était méchamment laissé aller après son évanouissement.
Mais il n’eut pas vraiment le temps de s’interroger plus avant sur son état, puisque un autre soldat s’introduit dans la soute, copie conforme de son collègue, des bottes impeccables jusqu’au regard colérique quoique un peu unidimensionnel et lui saisit l’autre bras. Agcen sentit jusque dans sa poigne sévère un ressentiment qu’il n’arrivait pas vraiment à s’expliquer, en tout cas pas de façon aussi disproportionnée. Il ne se débattit pas, même si toutes les fibres de son corps protestaient contre ce qui était en train de lui arriver.
Et alors que son instinct curieux allait lui faire poser une question, son instinct de conservation se gonfla juste assez pour lui fermer la bouche à temps avant de se prendre une autre trempe qu’il n’aurait sans doute pas volé du point de vue de ses gardes. Ces derniers ne desserrèrent pas leur étaux sur ses biceps, d’ailleurs, le traînant plus qu’autre chose le long des coursives, Agcen peinant à simplement poser la plante de ses pieds sur le sol à l’occasion histoire d’éviter de se prendre un orteil dans une grille ou un coin de cloison. Il avait déjà suffisamment mal au nez pour en rajouter, donc il se laissa faire, en espérant arriver à destination assez vite pour ne pas souffrir encore, et éventuellement savoir ce qu’on attendait de lui.
Il comprit très vite quand il fut balancé dans le cockpit sans cérémonie qu’on allait lui demander des explications qu’il n’allait pas pouvoir donner.
Parce que devant lui, on voyait doucement ce qui entourait la planète impossible se refermer. Et dans le même temps, la surface extérieure commençait déjà à produire une luminescence sauvage qui ne laissait aucune place au doute.
L’étoile artificielle était en train de se rallumer.

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