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Impossible Planète – Episode 31

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Encore un étrange silence à ajouter à la collection mentale qu’était en train de se constituer Agcen ; son lecteur musical commençait à salement lui manquer, n’importe quelle musique, même, pour combler ce vide angoissant qui l’entourait un peu trop souvent ces derniers temps. Celui-là était chargé en tension et en hostilité. Une rage sourde qu’il sentait peser à travers les regards que ses geôlier·e·s posaient sur lui.
Parce qu’iels ne comprenaient pas ce qu’il se passait ; iels leur fallait une source extérieure d’informations pour essayer d’en faire sens, mais surtout une cible facile pour se purger de leur frustration. Ce rallumage soudain de l’étoile ne rentrait pas dans leur plan opérationnel ou dans leurs schémas mentaux habituels, à un point tel qu’iels ne semblaient même pas savoir quoi lui dire pour lui délier la langue, on aurait pu croire à un plantage.
Agcen était là, à genoux, aussi interloqué que toutes les autres personnes présentes, à se demander ce qui avait bien pu causer un tel phénomène au bout de quoi, huit, neuf jours sans nouvelles de la surface ou même de l’intérieur de la structure extérieure… Il s’y perdait, à vrai dire, entre ses sommeils forcés et tous les problèmes qui lui tombaient sur le coin de la gueule, sans parler des rapports d’Hector qui manquaient cruellement d’efficacité.
Il profita du calme, quand même, pour tacher de se dresser un rapide bilan des forces en présence dans son vaisseau. Il n’espérait pas pouvoir tenter une manœuvre héroïque dès maintenant, ç’aurait été aussi stupide que suicidaire, mais toutes les occasions étaient bonnes pour récupérer des informations qui pourraient à terme devenir des éléments d’un futur plan. Habitudes, rapports personnels tacites ou assumés, faiblesses psychologiques, connaissances ; tout ce qu’il pouvait repérer sur les personnes qui l’entouraient à ce moment pouvait potentiellement devenir une arme pour un agent de sa trempe.
Pas de chance, il était clairement entouré par des sbires sans envergure. Paradoxalement, l’incompétence et/ou la stupidité laissaient peu de marge de manœuvre ; son expérience lui avait prouvé qu’on manipulait plus difficilement les abruti·e·s une fois engagé·e·s dans une voie précise. Pas assez d’espace dans leur champ mental pour y créer des failles où enfoncer un quelconque levier, il fallait être le premier ou renoncer. Sur les cinq corsaires autour de lui, un seul semblait digne d’intérêt pour plus tard.
C’était le seul à avoir une lueur de doute au fond de ses yeux. Le doute, c’était le début de l’intelligence, c’était la possibilité d’une remise en question. Pour ce que ça pouvait avoir d’admirable en règle général, dans le cas d’Agcen, très égoïstement, c’était surtout une chance de retourner la situation en sa faveur. Tou·te·s les autres avaient le regard rivé sur lui, à attendre qu’il dise ce qu’iels attendaient de lui, à essayer de lui mettre la pression en ayant l’air méchant et résolu des voyous sans imagination.
Lui, il était clairement différent, jusque dans l’attitude ; il était sans doute un des derniers arrivés dans l’équipage. On lui avait refilé un uniforme du Consortium de seconde main, il fallait mériter d’en récupérer un neuf, faire ses preuves ou survivre à suffisamment de missions difficiles. Ses yeux faisaient des allers et retours entre l’étoile en train de se rallumer, Agcen et le poste de communication du cockpit. On attendait les questions à poser, donc, d’accord ; cette petite mise en scène n’était là que pour essayer de le faire mariner. Encore quelques dizaines de secondes, sans doute, le temps que l’étoile se rallume tout à fait, et on ferait crachoter la radio onde-courtes avant de lui parler agressivement ; sursaut, violence, nouvelle tentative de déstabilisation. Méthodes classiques qui avaient fait leurs preuves.
Agcen reporta donc son attention sur la planète impossible, qui n’allait pas tarder à disparaître à sa vue, progressivement occultée par la fermeture de l’iris et l’étrange perturbation visuelle induite par la combustion de ce feu artificiel qui avait presque gagné l’intégralité de la structure. Il aurait aimé discerner un mouvement nouveau, même une ombre de quelque chose, à la surface de la planète, mais c’était évidemment aussi improbable qu’impossible. Quoiqu’en songeant à cet espoir, il sentit s’amorcer une réflexion qui le mettait en joie, sans parvenir à comprendre exactement pourquoi. Son inconscient avait sans doute mis le doigt sur quelque chose, il lui fallait juste le temps que son esprit décode le message et lui livre clés en mains…
Il laissa cette idée de côté, par dépit autant que par habitude de laisser son cerveau travailler en arrière-plan de ses activités prioritaires. Après une rapide analyse de la situation suivie d’une humble estimation, il se mit à compter à rebours à partir de 23, à voix basse. Pour sa satisfaction personnelle, évidemment, mais aussi et surtout pour envoyer un message très clair à sa garde rapprochée. Il afficha fièrement un grand sourire de contentement en devinant l’incompréhension mêlée de panique sur les visages qui l’entouraient, sans pour autant trop se laisser emporter par son enthousiasme naissant. Le p’tit jeune faisait la grimace. Lui, il comprenait mieux que les autres.

« Neuuf… Huiiit… Sssept… Ssssix… Csssinq. Qu… »

Rah, le timing était presque parfait, comme la prédiction. Le décompte ne fut pas interrompu par un crachotement dans la radio onde-courtes, mais par un larsen dans le réseau. Agcen grimaça de déception amusée, mais dût aussi faire un effort pour ne pas laisser ses yeux s’humidifier en associant le son avec le nom et l’image de celui qu’il avait eu si longtemps l’habitude de côtoyer. Il ne sortait gagnant de ce genre d’affrontement que s’il prétendait n’avoir rien à y perdre ; et même s’il n’avait qu’une toute petite chance que le Consortium ignore le surnom de Larsen, il fallait la jouer.

« Alors, Badj ? Il chiale ou pas ? Dis moi qu’il chiale, s’il te plaît, j’veux qu’il chiale ! C’est moins drôles quand iels chialent pas. »

Il y avait eu tentative de sursaut, voilà que venait la violence. Évidemment que Korey savait. S’il n’avait pas su par ses propres moyens, Fodrego lui aurait refilé les informations nécessaires, de toute manière, bien entendu. Et ce connard avait mis le son de son micro à fond, à la limite de la saturation, pour rendre sa voix aussi insupportable que possible, maximiser le choc. Il s’en foutait de faire souffrir son équipe au passage, il ne s’intéressait qu’à l’état mental d’Agcen, juste pour voir si son pari fonctionnait. Ce ne pouvait être qu’un pari ; il ne pouvait en aucun cas savoir que son prisonnier avait eu un cas de conscience, il partait juste du principe qu’après tant d’années d’infiltration, il y avait probablement un traumatisme à déterrer dans une trahison d’une telle envergure.
Et évidemment, il avait raison, mais il ne pouvait le savoir que si Agcen craquait. Il tenta de donner le change en faisant un clin d’oeil et un petit sourire narquois au susnommé Badj, le petit jeune qu’il avait repéré plus tôt et qui semblait être lié de près à Korey. Ce dernier était d’habitude très à cheval sur les procédures et la hiérarchie ; pour une telle familiarité, il y avait un lien qui n’était pas seulement professionnel à identifier, sans doute personnel. Le pauvre petit n’était clairement pas dans son élément, il se rongeait l’ongle du pouce, luttant pour détacher son regard de celui qu’Agcen braquait sur lui, le visage désormais impassible, pour un autre genre de pari muet. Un défi.
Le gamin finit par réussir, au prix d’un clair effort de volonté, sans doute mû par la peur d’une mauvaise réaction de Korey malgré la distance de l’espace entre eux, à détourner les yeux et se pencher vers la console pour répondre d’une voix hésitante et précipitée à la fois :

« Je… Je sais pas trop, mon oncle. J’ai bien fait comme vous m’avez dit, j’ai regardé attentivement, hein. Mais j’ai pas vu de signes distinctifs, ou alors c’est allé un peu trop vite pour moi, c’est possible aussi… »

Il n’avait pas repris une seule fois son souffle, il avait tout laissé échapper d’un coup, en même temps qu’une terrible crise de suée froide qui lui empoissait maintenant la nuque et le front. Intérieurement, Agcen avait juste envie de lui faire un câlin et de lui dire que tout allait bien se passer ; il plaignait aussi le frère ou la sœur forcément dans une situation désespérée pour devoir en arriver à confier son gosse à Korey. D’un autre côté, il se réjouissait aussi de voir que son instinct ne l’avait pas trompé et qu’il y avait là un levier potentiel à exploiter.
Il se nourrit du silence qui suivit la malencontreuse déclaration du pauvre Badj, qui commençait à comprendre qu’il avait fait une grosse bêtise, ne serait-ce que parce que deux de ses collègues se couvraient les yeux d’une main, et que les deux autres lui faisaient les gros yeux en secouant la tête, outré·e·s d’une telle stupidité. Korey, de son côté, ne s’embarrassa évidemment pas de la moindre diplomatie. Le son satura soudain, mais pas à cause du micro.

« Mais c’est donc pas Dieu possible d’être aussi con ! T’es censé jouer sur ses insécurités à lui, pas lui avouer les tiennes, putain d’imbécile ! Maintenant, peu importe les questions que tu pourrais lui poser ou les menaces que tu pourrais lui balancer à la gueule, il en aura rien à foutre, il se moquera de toi, et il aura bien raison ! C’est foutu, maintenant, y a plus rien à tirer de lui…
– On… pourrait le… ‘fin… le… le torturer, n… non ? »

Un long soupir exaspéré sortit des haut-parleurs qui fit se ratatiner Badj encore plus qu’il n’essayait déjà de l’être, écrasé par l’agacement et une forme de déception des forces en présence. Toujours à genoux, Agcen était goguenard.

« Mais putain, t’as rien écouté de ce qu’on t’a appris, ou bien ? Ah bah ça valait bien le coup de payer l’école à ton père, vraiment. Une bonne fois pour toutes, la torture, c’est de la MERDE ! Non seulement c’est salissant mais en plus c’est inefficace ! Non, vraiment, rien ne vaut la guerre psychologique si tu veux des infos ; il faut briser les défenses, faire baisser la garde, attaquer sournoisement, pas y aller comme une brute, je te l’ai toujours dit. »

Un nouveau soupir, plus cours, moins énervé, vint ponctuer le discours de Korey, sans doute cathartique et retenu pendant un petit bout de temps. Il reprit la parole de façon un peu plus détendue :

« Bon, allez, reprends la navette, rejoins moi, on a des trucs à revoir tous les deux. De toute manière, je doute que l’autre con ait grand chose à nous apprendre sur ce qui se passe ; si je t’ai confié cette mission, c’est qu’il y avait pas beaucoup d’enjeux de toute façon. Je me suis laissé emporter, pardon, c’est la pression de toute cette histoire, ça commence à me filer un ulcère… Allez, file, les autres vont prendre le relais. C’est entendu ?! »

Garde à vous général et soudain, les bottes claquant sur le sol métallique causèrent une aussi terrible que fulgurante douleur dans le crâne d’Agcen, redoublée par un « Aye, Aye Commodore ! » crié à plein poumons par les cinq membres du Consortium, sans doute soulagé·e·s de revenir à une situation plus familière que familiale. Même Badj avait repris des couleurs et quitta le cockpit avec une assurance renouvelée, ayant même assez repris de confiance pour lâcher un taquet à l’arrière de la tête d’Agcen pour le punir de son dernier clin d’œil.
L’intention était sans doute bonne, mais le pauvre gosse avait autant de tonus dans le poignet qu’un paresseux neurasthénique, il ne put s’empêcher d’éclater de rire avant de se mettre à tousser sous le coup de la douleur qui continuait à résiduellement résonner dans sa boîte crânienne. À peine leur aspirant sorti du cockpit vers la baie d’amarrage de sa navette, les deux soldats qui avaient amené Agcen ici le redressèrent par les dessous de bras et se contentèrent d’un « Allez, accouche », laconique.
Il bafouilla quelques secondes, surpris par le manque de protocole de ce qui se révélait bien être un interrogatoire, malgré les apparences. Après un nouveau rire incrédule de sa part, il se lança pour leur fournir une réponse qui n’allait pas leur plaire :

« Nan mais, j’en sais rien moi ! Je suis parti d’ici il y a une semaine, comment voulez vous que je sache ce qui a pu se passer dans le coin depuis ? Ça peut très bien être un redémarrage automatique comme un bug du système intégré ou une action extérieure dont on ne saura jamais l’origine ! Dans tous les cas, je peux pas vous aider, moi, j’ai pas les connaissances de bases et surtout pas les capacités pour exploiter celles qu’on pourrait récupérer par la suite. »

Iels le regardaient intensément, avec toujours cette détermination martiale stupide et franchement agaçante, comme si en ayant l’air suffisamment méchant·e·s, d’un coup, il allait se souvenir d’un truc qui pourrait les aider sans compromettre son utilité à leurs yeux.

Parce que bon, il faisait un peu le malin, il essayait de garder un ton badin histoire de conserver une part de contrôle sur ce qui lui arrivait, mais il ne se faisait aucune illusion ; à la seconde où il n’aurait plus la moindre utilité, même potentielle, à leurs yeux, il passait par le sas sans la moindre forme de procès ni de scrupules. Il gardait l’idée de pouvoir être réclamé par la Firme pour un éventuel reconditionnement s’il jouait bien sa partition, mais il manquait quand même pas mal de conviction à cet égard.
Il tourna la tête de droite et de gauche, puis de gauche et de droite, pour sourire à ses gardes, dont la poigne n’avait pas diminué d’un iota, dans l’espoir qu’ils le lâchent ou fassent preuve d’un peu de compréhension à son égard. Ils hochèrent la tête et l’embarquèrent pour le balancer de nouveau dans la soute et l’y enfermer, sans un mot.
Sauf que cette fois, Agcen était bien conscient et ne pouvait pas dissimuler le grand, très grand sourire qui s’emparait de ses lèvres.
Parce qu’à la réflexion, il avait vu des choses intéressantes et se doutait très bien de ce qui avait pu déclencher l’allumage de l’étoile.

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