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Impossible Planète – Episode 36

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« Ah. Le traître se réveille. »

Le ton était sardonique et dénué de pitié, quoique un peu forcé. Agcen n’ouvrit pas les yeux immédiatement. Il n’était pas encore prêt à subir le regard associée à la voix qui venait de l’accueillir. Il fallait qu’il enregistre pleinement la douleur qui l’assaillait, d’abord.
Le bilan était équivoque. Plusieurs membres brisés, et la partie inférieure de son corps ne lui répondait tout simplement plus, sauf pour lui signaler son agonie. Vu de l’extérieur, il devait sans doute ressembler à un personnage de cartoon démantibulé après une explosion. Il avait du mal à respirer, aussi, à cause du tube qui lui obstruait la gorge. Il connaissait la procédure, il fallait qu’il se détende un maximum pour éviter un étouffement du à la panique ; même s’il se doutait qu’après avoir pris le temps de le soigner, on n’allait sans doute pas le laisser crever bêtement. Pas qu’il ne le méritait pas, mais bon…

« Je sais que t’es réveillé, Agcen. Je t’entends penser, ne m’insulte pas une fois de plus en essayant de faire semblant. Et même si je ne t’entendais pas, les instruments de mesure ne mentent pas. Allez. Ouvre les yeux. Regarde moi. Faut qu’on discute, et j’ai la flemme de t’attendre. »

Oh, j’avais pas l’intention de te faire attendre, toutes mes excuses ; je voulais juste bien m’installer dans ma culpabilité avant qu’on discute. Une question de mindset, tu comprends.

Il ouvrit donc les yeux, pour prouver sa bonne volonté, même si sa paupière gauche semblait faire grève. Il aurait voulu sourire aussi, mais sa mâchoire entière aussi s’était jointe au syndicat.
Cap’ avait l’air d’un ange vengeur dans la lumière de l’infirmerie du vaisseau. Leur vaisseau. Ça aussi, ça faisait mal. Il avait le sentiment de ne pas mériter d’y être. Et regretta immédiatement d’avoir osé pensé ça.

« Non, effectivement, tu ne mérites pas. Mais j’apprécie le compliment, autant que la bonne volonté. Au moins t’es suffisamment peu pourri de l’intérieur pour te voiler la face avec tes mensonges, c’est toujours ça. »

Elle le jaugeait, en même temps qu’elle parlait, de l’intérieur et de l’extérieur. C’était un test, tout ça. Et il ne voulait pas le rater. Malgré lui, il se demanda quand même si c’était par pur ego ou par sincère envie d’avoir une seule chance de réintégrer l’équipage, aussi infime fût-elle. Mais il ne se faisait pas trop d’illusions.
Elle laissa passer une dizaine de secondes, continuant à le sonder en le laissant mariner dans son angoisse. Il lutta contre un réflexe qui le poussait à déglutir, douloureusement, encore une fois. Il n’était que douleur.

« Non, effectivement, tes chances sont minces. Très minces, même. Je vais être honnête avec toi, personnellement, j’ai voté pour qu’on te laisse crever dans la carcasse de votre vaisseau avec Korey, j’aurais sauvé que son neveu. Mais les autres veulent te laisser une chance, ne serait-ce que pour comprendre ce qui t’a motivé à faire une telle connerie. Laisse moi déjà te retirer ça… »

Sans douceur, elle le libéra de l’appareillage médical devenu plus gênant qu’autre chose et le fit boire un peu d’eau, par pitié plutôt que par compassion. Il allait la remercier quand elle lui tendit une paume impérieuse en plein visage.

« Ferme-là. J’ai pas la force d’entendre ta voix pour l’instant. On a un peu de temps devant nous, et il faut que je te raconte quelques trucs pour que tu comprennes exactement de quoi il est question. Et si tu joues encore ton numéro de joyeux abruti pour essayer de m’amadouer, je le supporterais pas. Alors pour une fois tu vas te taire, et surtout, tu vas écouter. Vraiment écouter. »

Joyeux abruti, vraiment, c’est l’image que t’as d…

« Fais pas le malin, Agcen, bordel. C’est ta vie qui se joue, là, et je plaisante pas. Quand tu projettes ta voix dans ton esprit comme ça, ça submerge le mien ; ça m’empêche de me concentrer et ça m’énerve d’autant plus. Alors t’es gentil, tu fais un réel effort pour me prouver ta bonne volonté, et tu t’en tiens à réagir pour toi dans ta p’tite tête. On t’as pas encore injecté les nano-meds, encore. »

Un silence. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux, éveillant une douleur inédite sous la paupière gauche. Il se sentait vraiment très très con, subitement.

« Bien. Je vais faire court, quand même, pour t’éviter de devoir aller contre ta nature trop longtemps ; moi aussi je peux faire des concessions, mets ça sur le compte de mon bon cœur.
L’histoire que je vais te raconter, c’est la mienne, et elle démarre il y a une vingtaine d’années. J’étais qu’une gamine sur un astéroïde minier. Ma mère m’avait eue trop jeune, mais elle, son mari et sa femme s’aimaient beaucoup, j’étais ce qu’on appelle un heureux accident. Les moyens médicaux sur place étaient hyper chers, et leur contrat colonial leur permettait pas le moindre écart, tu sais ce que c’est… Et donc, forcément, comme la loi corporatiste prévalait sur la loi fédérale dans la station, à mes 11 ans, j’ai dû commencer à travailler pour commencer à rembourser ma dette de nativité. Sauf que l’astéroïde en question n’était pas vraiment exploité pour ses ressources, qui étaient communes et très minces. Non, c’était une base expérimentale, ce que mes parents ignoraient à l’époque, évidemment. Je leur en veux pas, je précise, z’ont fait ce qu’iels pouvaient au vu des circonstances de leurs propres existences. En clair, t’as du deviner, cette station avait été construite dans le seul but de vérifier les théories sur les Enfants du Soleil ; l’emplacement était absolument parfait. Je me suis même demandé à un moment si les moyens de contraception fournis sur place n’avaient pas été volontairement sabotés par la corporation sur place, c’est l’explication la plus logique. Mais j’ai jamais pu le vérifier, au vu de ce qui s’est passé ensuite.
J’ai eu mes premiers flashs psionniques dans les mines, quelques mois après après mes premières règles ; la puberté c’est vraiment un moment charnière pour plein de choses. Je te passe les attaques de panique et l’anxiété terrible que j’ai subie, à penser devoir cacher ça à tout le monde, y compris mes parents. Mais c’était plus fort que moi, et j’ai commencé, tout doucement, à maîtriser le truc, surtout pour le taire ; j’étais terrorisée. Sauf qu’à force de maîtriser, j’ai pris confiance, et je me suis mis à espionner tout le monde autour de moi, à tricher au poker, ce genre de petites bêtises – je t’entends, imbécile ! – et forcément, j’ai éveillé les soupçons, parce que j’étais qu’une gosse qui se croyais plus maline que tout le monde. Et autour de mes 15 ans, je me suis fait embarquer, tout bêtement. La corpo avait eu sa bête de foire, ses investissements avaient enfin payé.
Ç’a duré 5 ans. Enfermée dans un labo, à subir les mêmes expériences, encore et encore… Tests de divination immédiate, biopsies, je te passe les joyeusetés que j’ai eu à subir, au fond d’une station secrète, planquée en bordure de la Fédération. Je peux pas dire que j’étais mal traitée, mais je peux pas dire que je me sois fait des ami·e·s non plus. Les autres gosses avaient le même réflexe de défense que moi, à essayer de ne rien laisser filtrer ; on était tou·te·s paranos.
Et puis un jour, je sais pas, baisse de moyens, démotivation ou quoi, j’ai senti qu’il y avait une ouverture qui se dessinait. Ou alors j’étais devenue beaucoup plus puissante, va savoir. Toujours est-il que j’ai réussi à m’évader, avec le seul autre prisonnier dont j’avais réussi à me faire un copain. On a pris une navette de transit en laissant tout le monde derrière nous, sans remords. Je sais pas ce qu’est devenue la station. J’aimerais dire que je m’en fous, même si en vrai j’y pense encore souvent. J’ai pas osé mener de recherches en ce sens, avant aujourd’hui ; je préférais me concentrer sur la possibilité d’avoir une vie à moi, ça me paraît la plus belle vengeance possible. Savoir que j’ai pas été brisée par cette histoire, qu’elle me définit pas, tu vois.
Et puis à force de craindre de me faire rattraper à tous les arrêts, j’en suis venu à devenir une Pirate, logique ; jamais au même endroit deux fois de suite ou trop longtemps pour qu’on me reconnaisse, à grappiller des infos intéressantes ça et là, sans avoir à trop me servir de mon pouvoir… »

Elle s’arrêta quelques secondes pour respirer et s’hydrater. Sa voix avait commencé à trembler, aussi, une autre raison pour reprendre le contrôle. Agcen s’astreignait à bien intégrer tout ce qu’elle lui disait, bien qu’il ne pouvait pas vraiment dire être totalement surpris. Qu’elle ait su échapper si longtemps à la corpo qui clamait sans doute un droit de propriété sur elle, si, quand même, c’était foutrement impressionnant, il ne la respectait que plus. Mais qu’elle soit le produit d’expérimentations douteuses, ça, c’était moins étonnant quand même.
Il attendit patiemment la suite une petite minute. Il devait tenir son rang, pour elle. Il lui devait bien ça. L’atmosphère était très lourde.

« Ce qui nous amène à toi, évidemment. Avec le temps, j’ai fini par apprendre, comprendre, je ne sais plus trop – c’est pas important – que Def-Tech était derrière tout ça. La corpo qui m’avait enlevée n’était évidemment qu’une succursale cachée parmi tant d’autres, agissant en sous-main. Quand t’as débarqué dans la station XFLR6, je t’ai grillé immédiatement, évidemment, même si t’ es pour rien. T’es un putain de bon agent, enfoiré, je te retirerai jamais ça. À vrai dire, je respecte ta loyauté, c’est une vraie qualité. Et au delà de tous tes jeux d’apparences, je t’ai toujours bien aimé, personnellement, je veux dire. Tes vannes à la con, ton obsession pour la bonne cuisine même à 15 années-lumières au fond de l’espace et ta fausse arrogance, ça te rend vraiment attachant, salopard.
Je crois que je me suis jamais avoué que tu resterais fidèle à la Firme quoi qu’il arrive, mais j’espérais quand même qu’on t’aurait à l’usure. J’en ai fini par baisser ma garde, comme je l’ai fait avec les autres, à moins te sonder, à même carrément me refuser à le faire parfois, pour je-ne-sais-trop quelle raison. C’est long, quatre ans, surtout quand on passe la moitié de nos soirées à jouer aux charades…
Toujours est-il que quand même, malgré ça, j’ai fait attention, quand on est tombé sur Burrito. J’ai vite compris que tu avais compris. Mais tu pensais à tout ça sous l’angle de l’équipage, à chaque fois, la Firme était complètement secondaire. J’ai vraiment cru que t’étais avec nous, jusqu’au bout, que t’avais laissé ces conneries derrière toi. Alors je t’ai fait confiance. J’avais foi en toi. On avait foi en toi, putain. J’avais jamais parlé de tout ça aux autres, justement pour honorer ce que je croyais être un réel lien entre nous, alors que plus d’une fois, on a parlé de toi dans ton dos, parce qu’on sentait bien qu’un truc n’allait pas vraiment avec toi, malgré tout.
T’sais, on sait tou·te·s pourquoi Larsen est parti dans l’espace si jeune alors qu’on sait très bien qu’il aurait pu faire plus, beaucoup plus, que simple ingénieur tech sur un vaisseau pirate minable. Tombal parle peu quand t’es là uniquement parce qu’il te fait pas confiance. Note bien qu’il parle pas beaucoup plus le reste du temps, hein, mais on la sent, la différence. Y a qu’Andro qui t’a tout balancé parce que c’est un débile encore plus joyeux que toi et qu’il croit en sa bonne étoile. Burrito j’en parle pas, il te révère, me demande pas pourquoi. Je leur ai jamais donné la moindre raison de douter de toi, alors que j’avais tout ce qu’il fallait pour qu’on se décide à te faire passer par le sas pendant ton sommeil, aussi bonnes que soient tes profiteroles.
Et malgré ta trahison, j’ai quand même été la seule à voter pour qu’on te laisse crever, par acquit de conscience, alors qu’en vrai je voulais pas vraiment ; c’était mon esprit qui parlait à la place de mon coeur. Ils t’aiment, ces cons. Même Tombal, bordel. Même moi, malgré tout. Parce qu’au fond de moi, je sais que t’as merdé par conditionnement, pas par conviction. »

Son ton s’était fait suppliant, larmoyant, au fil de ses confessions. Agcen avait cessé de la regarder depuis longtemps, concentré sur la douleur expiatoire de ses nouvelles larmes mêlées de sang. Il brûlait d’essuyer ses joues, paralysé par ses blessures et les sanglots incontrôlables qui secouaient sa cage thoracique.
Elle renifla bruyamment et se moucha pour reprendre une contenance, mais aussi et surtout pour retrouver l’usage de la parole.

« Tout ce qui s’est passé ici, ça nous appartient. Je crois sincèrement que t’as pas réfléchi. Sinon tu nous aurais pas laissé une telle chance de nous en sortir, en laissant Larsen sur place pour éventuellement nous ramener ; t’es trop pro pour faire les choses qu’à moitié. Je veux croire que c’était qu’un acte manqué. La preuve, t’es revenu, espèce de débile, et regarde où ça t’a mené. »

Elle se releva subitement et s’approcha du lit.

« À mes yeux, t’as passé le test. Je sais à quel point c’est dur pour toi de ne pas parler pendant aussi longtemps. Ça compte. Même la fois où tu t’es fracturée la mâchoire, tu t’es débrouillé pour trouver un vocodeur portable au milieu de nulle part… Alors voilà ce qu’on va faire : je vais faire rentrer tout le monde, et tu vas TOUT nous raconter. Depuis le début, en faisant un effort pour pas trop digresser. Un autre genre de test. La planète est fermée, allumée, on a franchement de la marge sur les rations – je t’expliquerai, ça dépend de toi – et on votera encore. Si t’as été convaincant, tu réintégreras l’équipage. Au rang zéro, parce que faut pas déconner. Et alors on tâchera de se sortir de toute cette merde, ensemble. Et compte sur moi pour surveiller ce qui se passe là-dedans »

À ces mots, elle appuya férocement son index sur la tempe d’Agcen. Il exagéra son hurlement de douleur, parce qu’il était, après tout, un joyeux abruti.

Iels rirent ensemble. Puis elle fit entrer l’équipage.

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