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Impossible Planète – Episode 40

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Elle prit une grande inspiration et chercha ses mots quelques secondes, les yeux vers le ciel de métal, sans baisser les mains. Il faudrait attendre le temps nécessaire pour qu’elle soit prête à dire les choses comme elle l’estimait juste. Par chance, Cap’ avait la réflexion rapide, elle abaissa un bras très vite, en remontant très vite l’autre, pour lui faire pointer sa tempe et la tapoter du bout du doigt.

« C’est étrange, ce truc, ce pouvoir… J’aime pas ce mot, mais ça me paraît le plus pratique, quand même, pas trop le choix. Quand je m’en sers, c’est comme si je ressentais le monde différemment, comme si je passais toutes mes sensations à travers un filtre. Du coup, c’est impossible de réellement les décrire avec nos mots à nous, parce que rien de ce que je pourrais dire ne correspond vraiment à quoi que ce soit de concret, dans ma perception des choses. »

Elle avait toujours le visage renfrogné en ramenant son regard sur l’équipage, qui l’écoutait religieusement. Il était trop rare que Cap’ se livre à ce genre de laïus pour seulement oser l’interrompre. Tout le monde avait conscience qu’il se passait quelque chose d’important.

« Mais bref, tout ça pour dire un truc important, que vous compreniez bien. Quand je suis en mode psionnique, si j’ose dire, et qu’il y a des trucs avec lesquels interagir, ou communiquer, je sens comme des espèces de crochets mentaux, qui m’attirent avec plus ou moins de force. Selon ce que je peux attraper, il y a tout un tas de sensations différentes. C’est minime, mais ça me permet de me repérer dans l’espace mental, et de savoir vers quoi je me dirige, à quoi je m’accroche au moment du contact. Alors là, quand j’ai désactivé le champ de force, c’était la routine, clairement, rien de bien différent de d’habitude, quand j’active une machine ; c’est froid, mécanique, sans âme. Alors que quand j’essaie de vous toucher vous, c’est chaud, charnel, organique, y a comme un bouillonnement, on sent la personnalité en dessous, vous voyez. ‘Fin non, vous voyez pas, mais je pense que l’idée est là…
Tout ça pour dire qu’au moment où le champ de force est tombé, j’ai senti un truc que j’avais jamais senti avant. Une sorte de… mélange ? Tout un tas de présences différentes, avec un feeling que j’ai jamais ressenti jusque là, depuis que je maîtrise mon… ouais, mon pouvoir, quoi. La même impression de froideur mécanique, mais seulement en surface. J’ai senti, en dessous, un flux similaire à celui que je peux sentir quand je m’approche d’un être humain. Mais différent, quand même. Pour vous donner une idée, si vous étiez des flammes, là, ce serait plutôt une eau bouillante. Y a de la vie, mais pas animée par les mêmes forces. Et de cette vie là, là dessous, y en a plein, partout. Elle est consciente. Intense, même. J’ai pas osé m’approcher des crochets que j’ai détectés, parce que j’ai eu peur de ce qui allait se passer, et j’ai essayé de me fermer à leurs essais d’accroche. Mais je sens encore qu’ils essaient très fort de me toucher, de communiquer. Sauf que je sais pas ce qu’ils me veulent, ou à nous, même, d’ailleurs.
Mais là, y a un autre truc, qui me paraît encore plus important. Parce que toutes les affaires autour du psionnisme, ça concerne que moi ; il pourrait se passer une chiée de trucs dans le domaine autour de vos, vous vous rendriez probablement compte de rien. À moins que les trucs qui se trouvent là-dessous essaient de communiquer avec vous et y réussissent par je ne sais quel miracle. Nan, ce qui me chiffonne, moi, c’est la profondeur. Le parcours du combattant où on a été téléporté la première fois, c’était sous terre, enfin terre… mais pas hyper profond, quoi, juste sous la surface. Là j’ai bien senti que ça allait beaucoup, beaucoup, beaucoup plus loin. Et c’est logique, finalement, on y a jamais pensé, mais c’est une planète artificielle, elle a sans doute pas un noyau comme n’importe quelle planète normale. En tout cas, je crois bien que s’il y a un noyau, il est pas fait comme d’habitude. Alors je sais pas précisément sur quoi on va tomber, mais à mon avis, on est pas prêt.
Donc vous me faites plaisir, et quoi qu’il arrive, vous m’écoutez, ok ? »

Le silence lui répondit, à peine troublé par les hochements secs des têtes de son équipage. Le message était clair. Cap’ hocha la tête elle aussi avec une détermination renouvelée, et fit demi-tour sans en rajouter, en direction de leur nouvelle et angoissante destination. Mais s’il traçait droit sans discontinuer, le pas était lent, car craintif. La sobriété des bâtiments créait un contraste profondément malaisant, maintenant qu’elle était alliée à la promesse d’étrange que venait de formuler Cap’.
Agcen se disait qu’elle aurait sans doute mieux fait de ne pas trop leur en dire ; il avait l’impression que son cerveau était assailli en permanence par des signaux parasites, tout en sachant pertinemment que ce n’était pas le cas, devant se le rappeler en permanence pour éviter de battre l’air autour de lui comme s’il était piégé dans une flopée de chauve-souris.
En d’autres termes, pour la première fois depuis très longtemps : il avait les miquettes.
Mais il fallait y aller, parce qu’au fond de ces bâtiments se cachaient peut-être les ressources qui leur manquaient pour se barrer de cette foutue planète en toute sécurité. Certes, iels pourraient très bien y rester quasi indéfiniment, iels en avaient les moyens techniques mais clairement, ce n’était pas une vie seulement envisageable. Pas sans y inclure la possibilité de devenir absolument dingues à une vitesse record, en tout cas. Donc non, il fallait y aller, n’était-ce que pour la possibilité d’un coup d’éclat monumental pour l’équipage… Et les droits d’adaptation ciné qui iraient avec.
À cette pensée, Cap’ se retourna brusquement vers Agcen, les sourcils froncés, lui provoquant un hoquet de surprise et de honte, qu’il balaya d’une moue et d’un revers de la main, pour essayer de signifier qu’il avait compris la leçon. Sans pour autant pouvoir s’empêcher d’en rajouter un peu.

« Même si quand même, t’admettras que c’est…
SSSSSSSSSSSHHHH ! Concentre-toi, s’il te plaît. On va avoir besoin de toi à 100%, c’est pas le moment pour tes bêtises.
Mais c’est pas des…
Agcen.
Pardon Capitaine. »

Il baissa la tête et fixa ses chaussures mouvantes créer des empreintes fugaces sur le sable pendant quelques secondes, pour évacuer la brûlure d’humiliation et ses mauvais instincts. Il avait failli oublier à quel point il devait se racheter. Cap’ avait été particulièrement coulante avec lui ces derniers jours, comme le reste de l’équipage ; et elle avait raison, c’était pas le moment de se relâcher, au contraire. Il avait mérité ce taquet fort à propos.
Puis au fil de leur marche, alors qu’iels commençaient à progresser au sein du complexe, ajoutant un peu plus à l’ambiance de plus en plus inquiétante, la lumière commença à décroître autour d’iels. Graduellement, sans explication visible, sur une planète où la lumière était constante et égale, l’ombre commençait à les envelopper. D’instinct, Larsen, Agcen et Cap’ rebroussèrent chemin pour essayer d’appréhender le phénomène. Iels remarquèrent ainsi que c’était leur propre position au sein du groupe de bâtiments qui jouait sur leur perception, et rien d’autre.
Plus iels avançaient, moins iels avaient de lumière à leur disposition, tout simplement, comme aspirée par une machinerie invisible au fonctionnement inconnu. Tout le monde avait connu pire dans les faits, et personne n’avait peur du noir qui s’annonçait, mais de ne pas comprendre comment cela pouvait avoir lieu avait quelque chose de bien plus angoissant.
Mais l’équipe poursuivit tout de même, se résolvant à un moment à aller chercher leur lampes torches dans leurs poches, dont personne ne s’était débarrassé malgré la mise au coffre des scaphandres. S’agissait de se respecter, quand même.
Puis un bâtiment sembla se détacher des autres, par un nouvel effet d’optique encore plus perturbant que la pénombre progressive dont iels étaient victimes. Si le sol ne semblait pas changer, il apparaissait évident que leur environnement immédiat, lui, n’était pas tout à fait comme le reste de la planète ; cet endroit était conçu différemment, même si les éléments pour le prouver ne sautaient pas aux yeux. Encore une fois, c’était une question de sensation globale. Peut-être bien que les étranges organismes planqués sous terre que Cap’ avait repérés étaient capables d’une sournoise suggestion.
Alors que le groupe continuait à avancer vers le bâtiment qui semblait luire en négatif et les appeler dans la pénombre, par acquit de conscience, Andro laissa courir ses doigts organiques le long du mur d’un bâtiment qu’iels allaient définitivement passer, et remarqua une texture différent dans le métal. Le métal était sans doute le même que partout ailleurs, sa couleur était d’ailleurs immuable, mais il n’était pas lisse du tout, granuleux, comme si soumis à des frottements incessants. Il rapporta aussitôt l’information au groupe avec une moue dubitative, lui même peu convaincu de son utilité, même si on pouvait aussi se douter qu’il ne voulait pas porter seul la charge d’une éventuelle réflexion.
La réponse était assez évidente, du moins elle le paraissait, évitant une migraine à tout le monde. Puisque ces bâtiments avaient changé au moins une fois de configuration et que cela n’avait causé aucun bruit ni envol dans le ciel artificiel ; cela voulait dire qu’ils étaient passé par le sol. Il devait y avoir là dessous un système entier destiné à faire s’enfouir dans le sable des blocs de métal de plusieurs centaines de mètres cube, ou d’en faire surgir d’autres, selon les besoins. Ces xénos avaient décidément un sens des priorités bien à eux.
Mais pour savoir si cette théorie était la bonne, pourquoi et comment ce système avait été mis en place, il fallait s’enfoncer dans les entrailles de cette foutue planète. Personne n’avait seulement fait mine de s’arrêter pendant ce court échange. La nuit s’abattait sur les perceptions, et moins la lumière trouvait sa place sur les rétines, plus le bâtiment central se faisait irrésistible d’attraction, comme plongé dans un flou éthéré, onirique, accentuant encore son contraste avec son environnement.
Il y eut un soupir aspiré collectif, et un léger temps d’arrêt, lorsqu’un mouvement sembla agiter l’horizon le temps d’une horrible seconde, une illusion supplémentaire causée par une soudaine distorsion supplémentaire dans l’air. Le message envoyé au cerveau était tellement dichotomique avec la vision habituelle de la réalité pour l’équipage qu’il en devenait insupportable et submergeait les sens ; seule Cap’ n’avait eu de mouvement de recul instinctif qu’en réaction à celui des autres derrière elle.
Mais le groupe tint bon, et avança dans la distorsion. Sans se préoccuper de l’obscurité qui les avalait un peu plus à chaque pas, de la douleur qui commençait à enserrer leurs crânes dans un étau immatériel, leurs sens abordés en tous sens par des assaillants invisibles. C’était autant une réaction d’orgueil que la conviction tacite partagée que ceci n’était guère qu’une épreuve de plus imaginée par les xénos, pour les xénos, qu’ils ne risquaient fondamentalement rien ; quand on s’était fait découper en tranches ou éclater par des marteaux géants, un mal de crâne, même carabiné, paraissait bénin.
Puis de purement sensible, l’épreuve se fit physique, de plus en plus à chaque pas franchi, commençant même à s’imposer à Cap’ alors que le bâtiment n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres. La gravité était désormais de la partie, ou du moins l’illusion de sa puissance, écrasant les corps, empêchant les foulées de s’enchaîner ; on aurait dit l’équipe comme luttant contre un ouragan localisé. Personne ne parlait plus, la détermination de passer l’obstacle effaçait tout le reste.
Conscient de la complexité soudaine de la situation, Tombal, qui devait assister à tout cela de loin au travers d’un Drogo, essayait apparemment de les joindre par leurs comlinks, mais sa voix parvenait étouffée, parasitée, à tel point qu’elle ajoutait à la confusion jusqu’à la rendre insupportable. Agcen ne pouvait pas juger exactement du ressenti de ses collègues, mais il avait le sentiment d’être piégé dans un étau mouvant, glacé et sombre, faisant pression sur chaque centimètre carré de son corps, jusque dans son âme. Il ne pouvait même plus tourner la tête, trop tendue vers l’objectif, pour regarder autour de lui. Il ne percevait que des grognements, des gémissements de douleur et d’acharnement à ses côtés et le vague crissement du sable sous ses pieds, dernier repère concret auquel se rattacher.
D’épreuve, ce devint un calvaire, d’autant plus éprouvant qu’il avait l’impression terrible que son corps ne lui obéissait plus ; même s’il avait voulu et essayé de faire demi-tour, il en aurait été incapable. C’était comme si son esprit seul lui appartenait désormais, spectateur d’un détournement de chacun de ses membres. Même ses yeux n’étaient plus capables de se détourner du bâtiment, vision toujours plus dérangeante et troublée, dont les contours étaient désormais à peine discernables de tout ce qui les entourait.
Puis commença à émerger un espoir que tout cela se termine. Au centre du bloc de ténèbres mouvantes semblait poindre une ouverture lumineuse. Une porte s’ouvrait, vers un espace nouveau qui se promettait accueillant. Agcen sentait un chatouillis nouveau à l’arrière de son cerveau, comme une infinité de doigts espiègles qui s’amuseraient à le titiller de l’intérieur. Ce n’était pas désagréable en soi, mais profondément dérangeant, encore une fois, comme une invasion de l’intimité de son esprit. Il commençait à sérieusement croire que toute cette séquence n’était que le produit de l’amusement pervers – ou simplement un mode de communication étranger mal perçu – des présences détectées par Cap’ avant que l’équipage ne se mette en chemin pour les Entrailles.
L’espoir devint certitude, puis soulagement, alors que tout s’arrêta d’un coup, brutalement, laissant tomber l’ensemble de l’équipage à terre, comme après une chute de plusieurs centaines de mètres.
Le calme revint, accompagné d’un silence de mort.

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