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Outrage et Rébellion, Catherine Dufour

In The End – Linkin Park (extrait de l’album Hybrid Theory)
Figure.09 – Linkin Park (extrait de l’album Meteora)

Comment est-ce qu’on rend justice à un chef d’œuvre, exactement ? Vaste question, n’est-il pas. À laquelle je vais devoir tenter de répondre aujourd’hui, avec d’autant plus de difficulté que je ne m’attendais absolument pas à devoir m’y atteler. Alors comprenons nous bien : Catherine Dufour, je connais, un peu. Je sais que la dame est une autrice absolument foudroyante. Je sais qu’elle a pondu et nous pondra encore parmi les romans les plus importants de l’Imaginaire francophone. Oh que je le sais. Sinon je n’aurais pas embarqué Outrage et Rébellion pour un voyage en train avec toute la confiance et la décontraction qui étaient les miennes. Je savais à peu près à quoi m’attendre, à force, tout de même. Je savais que la lecture allait pouvoir être âpre, par moments, sombre, globalement, éventuellement. Narquoise, sardonique, ricanante, oui, évidemment. Comme je l’avais dit au moment d’entamer ma lecture, partageant mon enthousiasme sur Twitter, je savais, en somme, que j’allais me faire du bien en me faisant du mal.
Pour autant, malgré la confiance et l’admiration que j’avais et que j’ai pour l’autrice de ce roman, savais-je que j’allais me prendre une des claques littéraires les plus phénoménales de mon parcours, sans doute la culmination de mon respect pour elle, en attendant encore mieux ?
Non. Absolument pas. Et voilà donc l’objet de cette chronique. Encore une fois et pour toujours : Catherine Dufour, vraiment, c’est pas n’importe qui.

2320, ouest de la Chine. Dans une pension’, sorte d’étrange internat pour gosses de riche, ces derniers s’ennuient sous le joug des monos un peu trop amicaux pour être vrais. De l’ennui nait la colère, de la colère émerge la révolte. Autour de la figure singulière de Marquis s’agrège une communauté artistique nouvelle qui compte tout bousculer, tout réinventer, tout péter. Plongée étrange et captivante au sein d’un mouvement qui bientôt ira encore plus loin que la pension’ et dépassera de loin les ambitions de ses membres.

Pour faire les choses au mieux, commençons par le commencement. Par l’étreinte singulière que je ressens toujours au contact littéraire de ce que je vais appeler, sans aucune simplicité, le génie. Cette capacité, parfois ponctuelle – ou si régulière qu’elle se confond avec une sorte de magie – à dire les choses exactement de la bonne manière au bon moment au sein d’un contexte parfaitement mis en place. Bah avec Catherine Dufour, c’est ça. Tout le temps. Peut-être que ça se joue absolument à rien, au gré d’un biais de confirmation très personnel, ou simplement d’une certaine affinité spirituelle, ou encore plus bêtement du talent indécent de l’autrice. Toujours est-il qu’Outrage et Rébellion, à mes yeux, est une absolue leçon d’écriture romanesque, de bout en bout, à la limite de l’insolence. Pas un mot, pas une lettre, pas un signe de ponctuation ne semblant pas être sa juste place pour exprimer le juste sentiment au juste instant ; pas un choix narratif ou formel pouvant paraître trop audacieux ou incohérent. Purement exceptionnel, de bout en bout.

Alors oui, forcément, de par le choix narratif principal opéré par Catherine Dufour dans ce roman, suffisamment évident dès le départ pour que je n’ai pas à l’expliquer ou simplement le spoiler, je conçois que ce roman puisse dérouter pas mal de ses lecteurices potentiel·le·s, voir en dégoûter plus d’un·e. Beaucoup de personnages, beaucoup de dynamiques interpersonnelles et encore plus d’enjeux nébuleux par la force d’une altérité complète, forcément, ça peut être trop. Et pour autant, paradoxalement, tout ça, à mes yeux, file si droit, d’une façon si limpide. Je me suis très vite abandonné complètement, totalement perdu dans Outrage et Rébellion, sans le moindre regret, comme dans tous ces romans qui savent me faire oublier que je suis analytique. Alors bon, évidemment, je ne me suis pas vraiment totalement perdu, puisque j’ai suivi l’ensemble avec voracité et envie, tout en admirant à chaque page les capacités hallucinantes de Catherine Dufour à rendre vivants des faits qui n’ont jamais existé. Disons que j’ai suivi la guide avec une confiance aveugle, dès lors que les premiers pas se sont faits sur un sol assez solide et dans une atmosphère accueillante, faute d’un terme plus adéquat.

Et là je dois faire un rapide aparté sur le quatrième de couverture de mon édition FolioSF, que je me félicite d’avoir parcouru un peu par hasard, une fois ma lecture vraiment bien entamée, à plus de la moitié. Comme à chaque fois que j’en lis un désormais, d’ailleurs (il faudra que j’en parle, de ça, un jour). Passons sur le fait que le résumé inscrit sur le 4ème dévoile plus de la moitié du roman, un mal bien trop répandu dans l’édition francophone, puisque je ne les lis plus qu’après mes lectures, et attardons-nous plutôt sur la formule résumant, dirons-nous, l’esprit de l’ouvrage : « une utopie trash et humoristique ».
Trash. Oui, sans aucune doute. Évidemment, même, oserais-je, on parle tout de même de Catherine Dufour, qui maîtrise l’art de la vulgarité contrôlée comme personne, sachant oraliser son discours et le mettre au diapason de la réalité diégétique de ses ouvrages avec un brio incontestable.
Humoristique. Compte tenu de l’identité de l’autrice, oui, on peut sans doute dire ça. Comme dirait un certain dolhen (*wink wink*), c’est de l’humour à la Dufour. Ça peut être un peu déconcertant, voire dérangeant par moment ; mais il suffit de faire le bon pas de côté pour comprendre exactement quelle est la nature de la blague. Une fois qu’on a capté que tout ce qu’écrit Catherine Dufour est un glaviot ricanant à la face de la réalité et qu’elle se tient à nos côtés et dans le sens du vent, on a plus qu’à apprécier le spectacle, puisqu’on est pas vraiment visé. Alors ouais, parfois le vent tourne et des petits postillons nous reviennent à la tronche, mais ça fait partie du jeu ; c’est acceptable. On s’essuie le visage avec le sourire, et on continue.
Et alors voilà. Utopie. J’ai comme un doute. Et on revient à cette occasion sur l’adjectif « accueillant » que j’ai maladroitement utilisé plus haut. Est-ce que ce monde de 2320 est une utopie, je ne le crois sincèrement pas. Ou du moins, il n’est pas une utopie pour tout le monde, ce qui évidemment, rentre en contradiction, je crois, avec la définition même du mot. Non, pour moi, ce monde de 2320 est clairement un dystopie, et du genre particulièrement crade et injuste.

Et pour autant, pour autant, quel bon moment j’y ai passé. Une des marques de fabrique de Catherine Dufour, à mes yeux, c’est son amour vache. Ses récits sont sombres, désespérés, lucides sur notre monde et notre réalité. Et même si ses bouquins sont vraiment excellents, ils font un peu bobo, quand même, souvent. Et malgré moi, même si j’aime les coups figuratifs qu’elle me met régulièrement à l’estomac littéraire, je ne peux jamais m’empêcher de penser qu’un peu d’espoir et de sourires optimistes, ça ne ferait pas de mal, par ci par là. Tout en ne pouvant pas non plus m’empêcher de penser le contraire à chaque fois que je referme un de ses bouquins. Si Outrage et Rébellion marche si bien, comme tous les autres, c’est bien parce que sous le glauque froid et visqueux, il y a un cœur chaud et sec qui bat doucement. Dans le travail de Catherine Dufour, avant toute chose, ce qu’on ressent, c’est la profonde humanité, dans toute sa magnifique maladresse.
Les personnages d’Outrage et Rébellion vivent dans un monde dégueulasse et injuste. Mais c’est le leur, ils le font leur appartenir, à leur manière, correspondant à leurs mœurs, leurs envies, leurs désirs, leur logique. On peut facilement s’émouvoir négativement de certaines de leurs réflexions, de certaines de leurs positions ou simplement de leurs personnalités ; et bon sang que certains de ces personnages sont insupportables, dans leur comportement ou simplement dans leur lexique. Mais surtout, bon sang, ce que ces personnages sont tous vrais. Ils sont vivants, ils ont du souffle, et pas qu’un peu. Et de fait, ils sont gris, dans un sublime nuancier d’infini. Et malgré ce contexte qu’on devine invivable, en tout cas pour nous, on sent la possibilité d’une vie acceptable, finalement, pour ces gens qui en font leur affaire.

C’est ça, le cœur du truc. Je ne démordrai pas de l’idée que ce roman est bel et bien une dystopie, et une dystopie très dure, avec ça. Mais j’accepterai l’idée de dire que ce roman démontre avec une férocité délicieusement sardonique que sous toute dystopie se cache une utopie en gestation, fût-elle éphémère ou localisée. Malgré toute l’horreur et l’injustice de ce monde, ces personnages, avec tous leurs défauts et toutes leurs qualités, parviennent à y vivre, à y trouver leurs bonheurs, leurs instants d’immortalité. Outrage et Rébellion, avec toute sa lucidité brutale, avec sa totale absence de concession, livre une des copies les plus intemporelles et les plus concrètes de ce qu’est la vie, avec toutes ses composantes ou presque. Du genre dont je pourrais parier qu’elle sera encore intemporelle dans 50 piges, si ce n’est plus. Rien que ça, ouais. Et se permet de le faire au travers du prisme de la musique, en plus ; alors forcément, ça me parle d’autant plus.
Et alors voilà, dès lors que ça a été dit, tout ce que je pourrais aligner derrière n’a presque plus de valeur, finalement. Parce qu’au moment de ma lecture – très tôt – où je me suis rendu compte de la profonde et inexpugnable excellence, quasi-perfection de ce roman, plus rien n’avait vraiment d’importance à mes yeux en dehors de le terminer et d’en faire la promotion à mon niveau ; parce que tout ce qui le composait participait de sa réussite. Ouais, je pourrais dire qu’il y a éventuellement quelques longueurs et redondances vers le milieu, que certains personnages sont un brin relous dans leur expression, qu’il y a peut-être un peu trop de vulgarité gratuite. Mais hey. La vie, parfois, c’est redondant, parfois on s’y ennuie, et plus souvent qu’à notre tour, on se coltine la présence de gens pénibles qu’on aimerait fuir. Mais surtout, la vie, c’est une putain d’expérience à laquelle il est difficile et cruel de renoncer, au cours de laquelle on multiplie les découvertes et les moments d’immortalité, qui nous appartiennent toujours à plein. Et dans ce bouquin, j’en ai croisé un paquet. Voilà.

Ce qu’elle me fait parler, à chaque fois, Catherine Dufour, c’est quelque chose. Sans doute parce qu’elle est à part dans le paysage, au point d’avoir sa place rien qu’à elle. « Une putain d’écrivaine d’exception », j’avais dit, à l’époque, en parlant du Goût de l’Immortalité, un autre de ses romans qui m’avait bien fait décrocher la mâchoire, pour des raisons similaires, et d’autres un peu moins. Dans lequel je m’émerveillais aussi de la capacité unique de cette autrice à disséminer le long de ses récits une myriades de petits détails, de microscopiques choses participant de façon invisible à faire tenir son ouvrage aussi solidement que possible, aussi discrètement que possible. Un autre compliment que je ne me gène pas pour répéter ici, en passant, parce que je ne m’en remettrai sans doute jamais, à l’instar de son travail. C’est que malgré ma mémoire, iels ne sont pas si nombreux·ses, les auteurices capables de laisser tant de bouts de leurs travaux traîner dans mon cortex avec une telle régularité et une telle force d’empreinte.
Bref, lisez Catherine Dufour. Parce que Catherine Dufour, décidemment, vraiment, c’est pas n’importe qui.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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