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Sept Redditions, Ada Palmer

Panic – From Ashes to New
why are you here – Machine Gun Kelly
Nothing To Find – The War on Drugs (extrait de l’album A Deeper Understanding)

Il y a une expression qui m’est chère. « T’aurais tort de signer le chèque si t’as pas le fric en caisse ». Je conçois que la formulation peut paraître un peu cavalière, mais après la lecture enthousiaste de Trop Semblable à l’Éclair, mon sentiment était partagé entre la joie de l’anticipation et la terrible crainte de la déception. Les promesses du premier tome étaient gigantesques, et en me basant sur la capacité extraordinaire d’Ada Palmer à tromper son lecteur en permanence, y compris en lui faisant croire qu’elle l’avait trompé mais-en-fait-non, j’avais autant de raisons d’être confiant qu’extrêmement méfiant ; un excellent setup ne garantit jamais un payoff satisfaisant. Mais trève d’introduction, jetons-y nous directement pour déterminer ce qu’il en est de mon côté.

Nul besoin de résumé, on repart exactement là où on s’était arrêté. Ce qui veut dire également qu’en terme de fonctionnement général, on prend les mêmes, et on recommence. Ce qui, forcément, signifie que beaucoup de choses valables pour son prédécesseur demeurent pour cet opus. C’est toujours aussi malin dans sa narration, aussi brillant dans ses inventions, aussi incroyable dans ses concepts et leurs réalisations ; là dessus, aucun risque de dépaysement, et c’est un plaisir sans borne de retrouver Mycroft. Mais pour autant, il faut bien reconnaître un changement de rythme et d’ambiance. Si le premier tome était plutôt consacré à l’exposition de cet univers si particulier, de ses règles et personnages, on peut dire sans prendre trop de risques que ce deuxième tome est plutôt consacré à la résolution des enjeux qui nous avaient été présentés. Oh boy.

Autant le dire tout de suite, si vous n’aviez pas accroché plus que ça au premier tome, ce n’est pas probablement pas la peine de retenter l’expérience ; puisque Sept Redditions exacerbe tous les aspects ou presque de Trop Semblable à l’Éclair, qu’ils aient pu vous séduire ou vous rebuter. On approfondit les rapports entre les différents personnages, on multiplie les révélations et les bouleversements, et surtout, on se pose beaucoup de questions qui pourraient sembler, au premier abord, manquer de pertinence vis-à-vis de ce qui nous était raconté jusque-là. Bon nombre des dialogues et réflexions développées au fil des chapitres constituent autant de moments où j’ai personnellement dû me poser quelques secondes pour constater l’ampleur des dégâts dans mon cerveau et me demander exactement où on en était. Et j’exagère à peine. En allant au fond de tous ses concepts, sans exception, tout en continuant de dévider le fil de son intrigue géopolitico-thriller (faute d’un meilleur terme) Ada Palmer aborde beaucoup de sujets très complexes, à la croisée des chemins entre la vulgarisation, la dissertation et… l’exercice d’abstraction . Un mélange particulier, mais absolument passionnant, si votre esprit aime à se prêter à ce genre de gymnastique. On est constamment sur le fil d’un rasoir extrêmement effilé, jonglant entre tous les concepts, les personnages, ce qu’ils représentent, et leurs trajectoires à anticiper, autant qu’à simplement appréhender. C’est parfois aussi vivifiant que terrifiant, tant les implications de leurs échanges donnent le vertige.

À ce sujet il me faut être très clair. Certains choix sont audacieux. Très audacieux. Notamment un qui, je pense, pourra constituer une faute rédhibitoire pour certains lecteurs plus appréciateurs des aspects les plus science-fictifs de ce genre de récit. Pour ma part, si j’ai effectivement été surpris par ce choix et certains autres, je me réjouirais plutôt, in fine, de l’audace d’Ada Palmer. D’abord parce que cela lui permet d’aller réellement au bout de ses questionnements, mais aussi et surtout parce que cette radicalité confère à son récit un souffle unique, et donc un poids magistral. En choisissant d’embrasser ses thématiques avec autant de force, elle ose attaquer bon nombre de sujets déjà abordés en SF d’une façon nouvelle et frontale, ajustant les curseurs d’importance qu’on pouvait habituellement accorder à ces sujets, et par là même, elle leur donne donc une toute autre puissance évocatrice et de nouvelles significations. Et je trouve ça brillant, autant dans l’idée que dans l’exécution.

Une brillance qu’on retrouve partout. Toutes les intrigues se recoupent, des idées en surgissant avec une régularité qui force le respect, mais sans jamais paraître artificielles. Car toutes ces réflexions font partie intégrante de ces intrigues, ce qui leur donne un souffle incroyable, puisque ancré dans le for intérieur même des personnages. Ils s’interrogent, se torturent avec des questions aussi vieilles que le monde ou en lien avec la modernité de leur société, et nous avec, dans notre entre-deux. Et des réponses qu’ils trouvent naissent les décisions qu’ils prennent, faisant donc avancer les rouages de cette machine infernale qu’est l’Histoire ; faisant également varier nos allégeances au fur et à mesure. C’est machiavélique ; pas tant dans le mécanisme lui-même, mais dans les enjeux sur lesquels on se retrouve à devoir se positionner pour savoir qui on soutient au fil de ce grand huit émotionnel et intellectuel. Si certains antagonismes sont évidents, les raisonnements auxquels nous sommes confrontés sont d’une telle clarté, et parfois d’une telle puissance, qu’on se retrouve à réfléchir à certaines choses sous des angles parfois inimaginables. Ou qu’en tout cas, personnellement, je n’avais jamais même songé à aborder de cette façon. Et, puisque je me refuse à spoiler, je ne pourrais pas vous dire exactement comment ces sujets sont revisités, mais sachez que j’ai trouvé de nouvelles perspectives à appliquer à mes réflexions sur la politique, le pouvoir, la guerre, le sexisme, l’individualité, la technologie, la société et la religion. Pour ne citer que ces thèmes là, et dans des termes généraux. Je m’en voudrais vraiment de gâcher ces surprises.

En écrivant ce nouveau Monde, en déterminant ces nouvelles règles, tous ces fonctionnements avec une telle précision, il faut bien dire qu’Ada Palmer a fait preuve d’une ambition démesurée. Mais il fallait bien ça pour parvenir à un tel tour de force ; réussir à décrire tout à la fois ce que toutes nos sociétés ont été, ce qu’elles sont, et ce qu’elles pourraient devenir, par un effet de triple miroir déformant qui me laissera coi pendant un certain temps je le crois. Elle réussit en effet à créer de nouveaux systèmes, montrant que nous n’avons certainement pas fini d’explorer les possibilités politiques de notre civilisation, avec leurs failles et forces ; tout en démontrant les biais qui sont, on été et seront toujours les nôtres en tant qu’êtres Humains, mais en parvenant tout de même à nous montrer les voies de l’espoir d’un avenir qu’il nous restera toujours à imaginer, et donc à construire, autant de façon personnelle que collective.

Et au delà de ces questionnements métaphysiques, je crois que j’ai surtout été séduit par la puissance évocatrice de ces personnages, qui, incarnant, symbolisant autant de concepts au travers de leurs existences, auraient facilement pu devenir des coquilles vides, de simples vecteurs de la pensée complexe d’Ada Palmer. Or il n’en est rien. Ils existent, tous autant qu’ils sont, au travers de leurs qualités et défauts, profondément humains, au travers de leurs luttes intérieures, avec ce souffle sacré que j’aime tant lire. Mycroft en est évidemment l’exemple privilégié, alors que nous en découvrons plus sur lui et ses motivations, dont les implications sont à mes yeux les plus passionnantes du roman, explorant brillamment et sans aucun manichéisme les idées de rédemption et de justice, comme l’influence de nos tourments intérieurs sur le monde qui nous entoure, et sur le pouvoir que nous détenons ou non, parfois sans le savoir.

C’est là tout le sel de cette oeuvre, à mon goût, sa capacité à transcrire des problématiques de philosophie, classique ou non, à des perspectives extrêmement concrètes, sans jamais se perdre en conjectures stériles ou en envolées qui pourraient laisser croire qu’Ada Palmer s’écoute parler. Non, tout est là pour une raison précise, rien n’est laissé au hasard, et enlever une seule pièce signerait probablement l’écroulement de tout le roman. On est tout à la fois dans une oeuvre littéraire qu’architecturale, de grande précision. Comme une Tour de Pise miniature, construite avec des pinces à épiler, sur les murs de laquelle aurait été gravée une magnifique fresque narrant l’Histoire du Monde, à admirer à la loupe. C’est aussi beau que captivant, exaltant qu’à couper le souffle.

Comme pour le premier tome, ma plus grande crainte demeure de ne pas parvenir à rendre justice à ce que je considère d’ors et déjà comme un monument de la Science-Fiction, mais aussi et surtout de la Littérature en général. J’ai trouvé cette qualité de transcendance, encore une fois, au fil de ces lignes, cette force évocatrice dépassant les questions de genre pour atteindre un plus haut idéal. Je crois sincèrement qu’Ada Palmer, avec Michelle Charrier à son côté, a réussi à raconter une histoire si riche, si dense, aux implications si nombreuses, si fascinantes, qu’elle touche du doigt la perfection. Si je devais être complet, j’admettrais quelques rares longueurs, lourdeurs et difficultés de compréhension, mais que je pardonne aisément ; puisqu’elles feraient presque partie intégrante de cet édifice de complexité, participant parfois à la caractérisation des personnages ou à leur construction mentale et sociale.
À la conclusion de ce deuxième opus, j’étais essoufflé, autant que sonné, par tout ce que j’avais saisi et ce que je savais autant avoir laissé passer. Mon sourire était donc multiple, puisque j’avais le plaisir d’avoir fini et aimé, celui de savoir que je pourrais un jour les relire et de renouveler mes découvertes comme ma compréhension, et la joie de savoir que je n’en ai pas fini avec cette autrice dont je ne peux plus douter du talent.
L’essentiel demeure donc, Ada rules.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

10 comments on “Sept Redditions, Ada Palmer

  1. FeydRautha dit :

    Lorsque tu parles de choix audacieux, et notamment d’un qui pourrait être rédhibitoire, je pense deviner de quoi tu veux parler. Aux dernières Utopiales, Erwann Perchoc et moi avons diné avec Ada Palmer et nous lui avons demandé pourquoi ce choix, assez étonnant en SF. Elle nous a dit qu’il fallait considérer cette histoire comme celle d’un premier contact. Pas que c’en est un (ça on ne le sait pas) mais qu’il fallait se placer dans cette optique philosophique.

    Aimé par 1 personne

    1. lairdfumble dit :

      C’est exactement l’optique dans laquelle je me suis mis pour l’appréhender. Je ne voyais pas d’autre façon de le comprendre au milieu de tout le reste pour ne pas que ça jure dans la perspective d’ensemble. Ravi de voir que j’ai vu juste. 😀

      Aimé par 1 personne

  2. FeydRautha dit :

    Et aussi : excellente recension !

    Aimé par 1 personne

    1. lairdfumble dit :

      Merci beaucoup ! 😀

      J'aime

  3. Maya dit :

    Bonjour,

    Ce livre est sorti officiellement le 28 mai (Initialement prévu fin Mars).
    Cet article est publié le 4 Mai.
    Comment?
    Bien à vous.

    J'aime

    1. Laird Fumble dit :

      Bonjour,
      J’avais précommandé l’ouvrage directement chez l’éditeur. Etant bien sorti des presses à la date prévu, j’ai pu le recevoir par voie postale, tout comme La Survie de Molly Southbourne. 🙂
      Cordialement.

      J'aime

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