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Montès, Isabelle Bauthian

Shakin’ Off The Rust – The Blue Stones (extrait de l’album Hidden Gems)
Fields Of BoneBlack Veil Brides (extrait de l’album The Phantom Tomorrow)

J’aime beaucoup l’idée des échanges de bons procédés, en tout bien tout honneur ; les cercles vertueux, c’est quelque chose dont on manque un peu trop cruellement. Alors forcément, quand après ma chronique de Grish-Mère, Isabelle Bauthian m’a proposé de demander à ActuSF de me faire envoyer un SP numérique de Montès, j’ai accepté avec un enthousiasme non dissimulé. Et comme la sortie du roman était récente, je me suis dit que dans l’optique de ces cercles vertueux que j’affectionne tant, j’allais pas trop traîner, histoire d’exercer mon petit pouvoir de soutien à mon niveau.
Et là, pour être tout à fait honnête, je me trouve un peu embêté. Parce que si Montès est, sans surprise, un très bon, excellent roman, je me demande bien ce que je vais pouvoir en dire que je n’ai pas déjà dit à propos de son prédécesseur dans la série des Rhéteurs. On est ici dans le cas terrible où la constance dans l’exécution force à un constat un peu désabusé. Pas que je n’ai pas pris de plaisir à lire ce roman, au contraire ! Mais simplement, quoi en dire que je n’aie pas déjà dit ? Le seul réel tort de ce roman, finalement, c’est que je l’ai lu trop vite après le précédent, mes constats sont trop frais, trop prégnants.
Ce que je vous propose donc, c’est un rappel général des qualités de ce roman le rapprochant de son illustre ainé, dans les grandes lignes, et après je vais essayer d’entrer dans les détails qui l’en éloignent, sans trop en dire. Parce qu’Isabelle Bauthian comme son travail méritent très amplement que je fasse un effort à la hauteur du sien. Minimum.
On est parti ? On est parti.

Oditta d’Anosse est l’épouse du frère cadet du baron de Montès. En tant que telle, dans une société martiale et patriarcale, très à cheval sur la notion d’honneur ou la tradition, elle a du mal à se faire une place qui lui permette de s’épanouir. Même son poste de Ministre des Affaires Courantes, où elle excelle, est moqué au sein du Conseil et on l’appelle Ministre des Frivolités. Mais la folle guerre que mène le baron en dépit du bons sens, uniquement porté par sa conception malade des valeurs de Montès, précipite les événements et bouleverse les conceptions de la jeune femme. Il s’avère qu’Oditta, pour sauver son royaume, va devoir, selon toutes les apparences, le trahir.

Commençons donc par évacuer l’évidence déjà déclarée dans mon introduction. Dans les grandes lignes, le constat général est absolument le même. Dépaysement délicieux, personnages complexes, intrigue passionnante, implications politiques pertinentes, questionnements sociaux incessants, style merveilleusement adaptatif ; l’équilibre demeure et ne cesse d’impressionner. Il impressionne d’autant plus que par un miracle que je n’arrive pas réellement à m’expliquer, Montès échappe quasi-systématiquement à toute tentative de ma part de verbaliser de réelles similitudes avec Grish-Mère, malgré mes inclinations à le faire. On sent certes dans ces deux romans des proximités conceptuelles et formelles indiscutable, avec dans les deux cas un protagoniste voyant ses certitudes et une partie de ses convictions éclater au contact d’un monde et de personnages étrangers ; changements mis en valeurs par des analepses ou annoncées par la prolepse initiale du roman. Mais en dehors de cela et de la présence à chaque fois de Thélban comme catalyseur, il n’y a pas grand chose de réellement identique. C’est là que je suis sans doute un peu chagriné (très peu, vraiment) que le timing m’ait amené à lire ces deux romans si proches l’un de l’autre, car je me vois forcé par mon cerveau capricieux à les comparer sans cesse, alors qu’ils sont parfaitement indépendants et n’ont pas besoin l’un de l’autre pour exister ; leur seul réel lien d’importance, finalement, est leur même excellence dans l’exécution. Car les personnages et l’endroit étant différents, les leçons à retirer ne sont pas exactement les mêmes.

Recentrons nous donc, et allons dans le détail. Commençons par Oditta, une des héroïnes les plus attachantes que j’ai pu lire de récente mémoire, dont la trajectoire m’a beaucoup rappelé celle de la Princesse Yuri de Morgan of Glencoe dans sa Dernière Geste. Attachante car malgré certains de ses évidents défauts, on parvient sans mal à lire d’où ils viennent, n’éclipsant pas – au contraire – les réelles et merveilleuses qualités d’une femme à qui on a trop longtemps nié le simple droit d’exister au même niveau que les hommes qui l’entourent. L’aventure qu’elle vit, au delà de faire évoluer ses idées, fait évoluer sa personnalité, sa conscience d’elle-même ; il ne s’agit pas uniquement pour elle de se rendre compte que ses talents sont inutiles en dehors de la cours et de se rebeller, il s’agit aussi et surtout de comprendre qu’elle n’est pas sollicitée à la hauteur de ses capacités du simple fait de son genre. Il s’agit pour elle d’avant tout déterminer qui elle est réellement en dehors de toute influence autre que la sienne et ses convictions profondes. Le supplément d’âme assez brillant du roman, c’est qu’il ne se contente pas d’un constat féministe assez évident pour qui prend la peine de faire attention à notre monde et ses mouvements ; Isabelle Bauthian interroge et déconstruit aussi assez habilement les mécanismes internes qu’Oditta a pu intérioriser pour en finir par elle-même se rabaisser sans que quiconque ait à le faire pour elle.
Et ainsi, à mes yeux, l’autrice a l’intelligence, en exposant avec précision les divers fonctionnements des oppressions et violences présentées dans le roman, de leurs origines aux mécanismes de leurs perpétuations, en quelque sorte, de les désessentialiser. Le fait qu’Oditta soit opprimée en temps que femme (ou les mi-hommes en tant que tels) dans le royaume de Montès n’est pas un simple reflet de notre monde facile à invoquer, c’est un constat dépassionné sur les arcanes du pouvoir qu’il est possible d’exercer dès lors qu’on acquiert un peu de puissance selon les termes convenus dans un territoire donné. J’en veux pour preuve la figure de Grish et son matriarcat utilisé en contre-point discret au fil de la narration ou les événements narrés dans le roman lorsqu’il s’agit d’Outre-Civilisation.

À cet égard, il faut évoquer Thélban, sans doute, pour le coup, un des personnages les plus délicieusement complexes et profonds, mais surtout cohérents, que j’ai eu l’occasion de lire ; sa présence aux côtés d’Oditta crée un contraste aussi saisissant qu’addictif. Son statut d’électron libre, d’apparence cynique, mais d’obédiences plus mystérieuses en font un double plaisir à lire. D’abord pour son goût et son talent pour la rhétorique, créant des conversation aussi riches de procédés langagiers que de réflexions passionnantes, mais aussi et surtout, pour moi, les implications discrètes que sa simple existence suggèrent à l’échelle de Civilisation. S’il se voit forcé de révéler quelque fois des secrets, on ne sait finalement pas grand chose de lui ni de ses objectifs, et plus il rechigne à se dévoiler, plus on veut en savoir ; sans compter que plus on en sait, moins on en sait, et c’est assez grisant. Quand on pense avoir trouvé peut-être un début de réponse, Isabelle Bauthian change les questions. Thélban est un personnage formidable pour ce qu’il est un catalyseur des questionnements qu’un monde comme celui de Civilisation doit nous amener à intérioriser ; par ses actions et par les événements et personnages qui gravitent autour de lui, il interroge toutes les certitudes possibles, y compris celles qui peuvent le plus dater. J’adore ce personnage parce qu’il est terriblement humain, dans ses contradictions apparentes comme ses combats et obsessions, pouvant parfois sembler incohérent·e·s, simplement parce qu’on ne le connait pas *vraiment*. Il nous rappelle que c’est toujours « plus compliqué que ça ».

Cette idée que j’aime tant parce qu’elle nous convie à l’humilité et au temps nécessaire de la réflexion, et que je retrouve beaucoup dans ce roman, évidemment, et sur lequel la marque de Thélban est donc omniprésente, malgré son statut secondaire. Au travers des évolutions et atermoiements des personnages, de leurs échanges et des implications que leurs décisions suggèrent, on se trouve encore une fois en présence d’un miroir déformant d’une qualité rare, de quoi beaucoup réfléchir et faire preuve de pas mal d’humilité en remettant beaucoup de choses en perspectives. Le roman soulève beaucoup de lièvres assez fascinants rien que pour leur capacité à nous faire une petite pause intérieure pour se demander « et si chez nous… ». Je ne saurais dire si certaines sujets du roman sont volontairement d’actualité ou si c’est une simple coïncidence, mais j’aime toujours que les récits d’Imaginaire dans lesquels je mon plonge me renvoient ponctuellement à mon propre monde histoire d’y penser différemment, donc peu importe ; l’essentiel demeure.

Voilà, c’est pas plus compliqué que ça. Exit les considérations tatillonnes pour me donner un semblant d’objectivité : Montès, c’était trop bien, et c’est tout. Ce roman coche à peu près toutes les case nécessaires pour me séduire : intrigue évocatrice et puissante par sa sobriété non simpliste et ses implications complexes, des personnages avec du souffle (beaucoup de souffle), des dialogues qui claquent, une narration qui sait adapter la forme et le niveau de son discours en fonction de ce qu’elle raconte, des idées et un univers qui sait être réellement différent sans trop en faire… Tant de choses réussies. Je n’aurais pas peur de dire que j’ai trouvé ça assez brillant. Comme je n’ai pas peur de dire que je vais très vite mettre la main sur Anasterry pour compléter mes connaissances sur la série des Rhéteurs (et pourquoi pas le reste du travail de son autrice, hein, tant qu’à faire), parce qu’en plus du reste, j’adore l’intertextualité de ces textes en bonus de leur complète indépendance, avec ces petites touches de connaissances supplémentaires venues d’un autre volume qui ne retirent rien et ne font qu’ajouter au plaisir.
Voilà voilà. Lisez du Isabelle Bauthian quoi, c’est du très bon.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

2 comments on “Montès, Isabelle Bauthian

  1. Yuyine dit :

    Tu es parvenu tout de même à écrire un bien bel avis. Je plussoies ce que je disais sur ta chronique du précédent: je dois lire cette autrice!

    Aimé par 1 personne

    1. Laird Fumble dit :

      Alors mon travail est accompli, puisque c’est quand même l’idée principale. 😉
      Merci. 🙂

      J'aime

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