
Loose Cannon – Set It Off (extrait de l’album Elsewhere)
J’ai un problème avec Catherine Dufour.
Elle est beaucoup trop forte.
Comprenez bien qu’à force, en dehors de ma relecture décevante de Blanche-Neige et les lance-missiles – à laquelle l’autrice elle-même a réagi avec humour et philosophie – je n’ai jamais rien lu signée d’elle que je puisse décemment estimer comme étant seulement en dessous de la moyenne. Quand je dis qu’elle est trop forte, ce n’est pas avec la même emphase émotionnelle que je peux dire que Terry Pratchett est mon auteur favori sans le moindre doute ; ça se veut être un constat objectif avant tout. Alors oui, j’adore lire Catherine Dufour, c’est pas la question, il y a évidemment une facette sensible à aborder quand je parle de son travail ; mais ce que je veux dire c’est que la qualité et l’intelligence de ce dernier me paraissent si écrasantes à chaque itération, que même si je trouvais certains aspects pas forcément à mon goût, je serais obligé de reconnaître, ce serait-ce que par pure honnêteté intellectuelle, que le boulot est si bien fait que ça. Genre, Le Goût de l’Immortalité, au hasard.
Encore une de mes intros beaucoup trop longues pour donner un contexte dont tout le monde se fout, mais qui moi, m’importe. Ce que je veux vous dire ici, c’est que je ne suis pas là pour me livrer à de la flagornerie qui flatterait mon ego par ricochet si Catherine daignait encore me répondre et me remercier à sa façon pour mes chroniques ; certes, ça chatouille là où c’est agréable, mais ce n’est qu’un bienfait collatéral de mon pur ressenti au moment d’écrire ces recensions. Que je trouve que Catherine Dufour écrive des choses formidables ou des choses moins formidables, je le dis tout pareil ; il s’avère juste que depuis des années, elle ne sait apparemment écrire que des choses exceptionnelles.
Et pour être tout à fait sincère, s’agissant du roman du jour, est un jugement qui m’étonne un peu. Pas tant que ça, parce que je savais que ce serait bien, quand même, mais je ne pensais juste pas que ce serait aussi bien. Sans doute que mon attente amoindrie était à mettre sur le compte d’un bouquin estampillé polar et non pas SF, à un sentiment injuste et un chouïa snobinard que ce texte là n’aurait pas la force et l’amplitude d’un Outrage et Rébellion, qu’on serait plus sur un traitement à la Entends la nuit ; une torsion satirique, un pastiche maîtrisé et un brin ricanant. En somme quelque chose de chouette, évidemment, mais pas aussi marquant que les titres les plus réputés de Catherine Dufour, parce que peut-être un peu moins ciselé, moins ambitieux.
Comme quoi, on peut dire ce qu’on veut, les vieux réflexes malsains hérités de la Culture Légitime ont la vie dure. J’ai beau croire dur comme fer à l’idée que le genre ou l’étiquette marketing ne font rien de la qualité d’un ouvrage, et j’ai beau n’avoir entendu que des bonnes – voire très bonnes choses – à son propos, j’ai quand même laissé trainer Au bal des absents pendant des années sans m’y attaquer. Il aura finalement fallu qu’on me propose le SP du prochain roman de Catherine Dufour à sortir le mois prochain, marketé dans le genre du cosy-crime, pour que je me dise que allez, « c’est l’occasion ou jamais de me pencher sur son polar », histoire de préparer le terrain.
Et donc, finalement, voici le bilan de cette lecture : c’est pas un polar, et je crois bien que c’est mon deuxième roman favori de Catherine Dufour. Un peu le même genre de claque que quand j’ai découvert Noire est la couleur de John Brunner avec du retard. Au bal des absents mérite l’éloge du parallèle, même s’il ne se suffit absolument pas à lui-même.
Parce que Catherine Dufour : trop forte.
Claude a 40 ans. Et après un licenciement, elle se voit obligée de quitter son appartement, qu’elle ne peut plus se payer avec son seul RSA. Alors quand, plus ou moins par erreur, un riche américain la contacte sur LinkedIn pour lui proposer un boulot de détective privée afin de localiser une famille disparue dans un manoir loué en AirBnB, moyennant finances, elle n’hésite pas longtemps. Elle se rend donc sur place et loue le même manoir pour tenter d’honorer son engagement tout en profitant d’un toit et de frais de bouche. Mais la tranquillité ne durera évidemment pas, puisqu’une famille entière s’est évaporée sur place.
Au bal des absents n’est pas une enquête policière : c’est un roman fantastique. C’est même pas un spoil, étant données la vitesse et l’intensité avec lesquelles Catherine Dufour nous installe dans son ambiance bien à elle, sans le moindre doute sur la nature des problèmes auxquels Claude, notre héroïne, va être confrontée. Je dis ça d’entrée de jeu, d’abord parce que ça compte pour beaucoup dans mon appréciation de ce texte, mais aussi et parce que mesquinement, j’avoue que j’en ai plein le dos des maisons d’édition traditionnelles qui markètent des bouquins de travers sous le prétexte qu’ils ont les miquettes d’assumer le genre des textes qu’ils promeuvent. Alors que merde quoi, vous signez Catherine Dufour, une des plumes francophones les plus fulgurantes du siècle : laissez lui la latitude complète de ses idées et défendez la telle qu’elle est, bon sang.
Moi, j’étais absolument ravi de réaliser, à peine quelques pages dans ma lecture, que j’allais lire une histoire de maison hantée avec un twist dufourien, ra-vi. Mais j’imagine que beaucoup de gens, face à l’aventure d’une femme mature qui fait face à des phénomènes horribles et réagit d’une manière bassement logistique et relativement cartésienne, en dehors de tous clichés mais certainement pas sans mordant, loin très loin des canons d’un polar traditionnel, ç’a du faire bizarre. De fait, ça m’a fait bizarre aussi, jusqu’à ce que je comprenne que c’était la mauvais étiquette qu’on avait collé sur le roman ; et je m’en suis voulu de ne pas avoir juste fait confiance à Catherine Dufour pour faire subir son traitement habituel à un genre aussi codifié que celui du fantastique, sans parler de son sous-genre de la maison hantée.
C’est là, précisément, que le « trop forte » rentre en jeu. On pourrait certes s’arrêter sur l’aspect évident de « Claude, 40 ans bien tassés », archétype d’héroïne féminine sous-représentée dans la majorité de la littérature, mais ce serait s’intéresser au premier sapin venu quand la forêt entière nous attend cachée derrière lui. Au bal des absents est avant toute chose un roman de prolo. Et bordeldem’, qu’est ce que ça fait du bien. Je disais dans ma chronique de L’arithmétique terrible de la misère que l’une des plus grandes qualités de Catherine Dufour à mes yeux était de ne pas oublier le quotidien, et j’avais tellement raison que je vais le répéter ici. C’est con, hein, mais avoir une protagoniste qui planifie tout à la lumière de l’argent qui lui reste sur son compte en banque, qui va à la médiathèque pour apprendre des trucs, qui mobilise les rares trucs utiles appris à Pole-Emploi (vous me ferez jamais appeler ça France-Tr…*eurk*) afin de se préparer au mieux à affronter une entité maléfique : c’est tellement rafraichissant, tellement neuf ! Je verrais plus jamais une binette de la même manière, je vous jure.
Parler de génie dufourien n’est pas un superlatif pour moi, parce qu’il faut assurément une dose de travail et d’érudition phénoménale pour arriver à une telle synthèse entre pastiche, hommage sincère et meta-parodie comme parvient à le faire ici Catherine Dufour. On a au départ un personnage totalement extérieur à l’univers fantastique, qui doucement s’y inscrit, à la fois par ego et par pure nécessité, avec un équilibre narratif parfait entre humour référentiel, situationnel, et confrontation frontale avec la réalité la plus horrible du monde réel dont elle issue, et où elle se sent inadaptée. Alors qu’il aurait sans doute été extrêmement aisé, pour n’importe qui, de sombrer dans une forme de pathos misérabiliste et médiocre à l’encontre de Claude et de ses difficultés, Catherine Dufour parvient à tenir à bout de bras un motif au contraire plein de tendresse et d’empathie pour elle, faisant briller toutes les qualités de résilience et de férocité qu’il a fallu à cette femme pour traverser tous les obstacles et subsister dans un monde qui ne voulait clairement pas d’elle et ne s’est jamais privé de lui faire savoir.
L’exploit de ce roman, c’est de réussir à créer un pont thématique si solide et si évident entre les horreurs du fantastique et la cruauté ordinaire du monde moderne, en explosant tranquillement la majorité des clichés qu’on pourrait habituellement y associer, dans un sens ou dans l’autre. Tout en respectant l’héritage dont elle se réclame, l’autrice pointe quand même du doigt des petites choses à arranger, çà et là, l’air de rien, écrivant entre les lignes, comme à sa glorieuse habitude.
Et au final, on n’a rien d’autre qu’un roman à la fois réjouissant et propice aux grincements de dents, où l’horreur et le rire coexistent dans une sarabande absurde, convoquant dans le même souffle les constats sérieux et les joies inattendues, qui joue avec sa matière, son lectorat et tout ce qui lui tombe sous la main, avec maestria et force ricanements communicatifs.
On a là un foutu bon roman. Un excellent roman. De fantastique, oui, évidemment, mais qui lorgne aussi un peu du côté de la fable sociale, ce qui lui confère un supplément d’âme indéniable, sans parler d’une singularité exceptionnelle. Mais quand on parle de Catherine Dufour, la singularité est un acquis.
Parce qu’elle est trop forte.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
